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Au secours! Charlie m'a gâché les soldes!

par Marie-José Sibille

publié dans Cette société - c'est la notre !

Je m'interroge souvent sur les limites de la compassion.
L'été dernier, harcelée par les mouches dans mon coin de campagne, je croyais avoir touché une frontière. Mais au moment de les tuer, il fallait quand même que je m'excuse, quand je ne me contentais pas de leur ouvrir la fenêtre.
Névrose de culpabilité, empathie, compassion?
Les appels masqués, même si je n'y réponds pas, ont presque réussi là où les mouches ont échoué. Jusqu'à ce que je pense aux burn-outs tragiques et à la souffrance sociale des opératrices cachées derrière le téléphone ...
L'autre jour, une épreuve plus grande que les mouches et les téléopératrices m'attendait. Dans un lieu plurisocial, style école ou supermarché, où tout le monde se rencontre sans différence de religion, race - un peu sexe et classe encore quand même, l'élite blanche masculine s'y réunissant rarement - bref, dans un lieu de ce genre, j'entends deux femmes parler de la marche de Toulouse pour Charlie. Pleine d'enthousiasme je m'approche, n'ayant pu faire "que" celle de Pau, prête à créer du lien autour d'un événement aussi fédérateur. J'entends alors l'une dire à l'autre : "et tu comprends ça a fini par être insupportable, on ne pouvait plus accéder aux magasins du centre, et les bus étaient bloqués". Les bras m'en sont tombés. Aucune leçon de morale. Mais une expérience de stupéfaction, de blanc mental.
Il y a eu beaucoup de réactions de ce genre. Et bien pire.
Ce qui est important pour moi c'est cet étonnement. Encore un mot qui signifie, de même que "stupéfait", ou "sidéré", cette faculté que nous avons à rester interdits, immobiles, sans pensée, semblables à une pierre ou frappés par le tonnerre, face à certains phénomènes.
Quelque chose que l'on retrouve dans le syndrome post-traumatique.
Ou face à la différence de l'autre.
Ce même étonnement qui a fait naître le mythe de la tour de Babel.
Comme nombre de gens, j'aimerai faire durer l'état d'esprit qui a conduit près de quatre millions de personnes à se retrouver dans la rue, et beaucoup plus à se sentir reliées autour d'une envie de tolérance, de fraternité, d'humanité.
J'aimerais faire durer cet état d'esprit comme une ado rêve de voir son premier amour se transformer en grand amour.
J'aimerais le voir durer jusqu'à un vrai changement.
J'aimerai participer à toutes les initiatives formidables qui existent dans notre pays, parfois depuis de nombreuses années. Initiative comme celle de ce rabbin, Michel Serfaty et de cet imam, Azizi Mohammed, qui parlent ensemble aux jeunes dans les quartiers brûlants; initiative comme celle de cette mère de famille, Latifa Ibn Ziaten, qui répond à l'assassinat de son fils par un engagement quotidien pour la paix et la tolérance, là où l'on attendrait l'appel à la vengeance.
Mais voilà: quand j'ai vu la Une de Charlie de mercredi dernier j'ai eu les larmes aux yeux devant ce Mahomet compatissant. Un Mahomet crédible, car rien de moins crédible qu'un Dieu qui renie une partie de sa création ...
Et ne voilà-t-il pas que des journaux occidentaux refusent de l'afficher ?
Que des musulmans la prennent comme une insulte?
Encore ce choc de la différence incompréhensible.
Rationnellement je pourrais vous faire trois conférences sur les raisons psychosociales d'un tel phénomène.
Mais le cœur peine à suivre.
Là où il doit précéder.
La compassion n'est pas seulement le formidable élan qui a mobilisé la grande marche, mais la possibilité de se sentir relié à cette personne-là, si loin de moi, en la regardant au plus près. Elle, et pas sa voisine d'à côté, elle, et pas le groupe auquel elle appartient.
Le changement, c'est que les "caractères d'humanité secondaires" que sont la couleur de la peau, la religion, le sexe ne soient plus importants.
Alors pour les soldes, nous avons jusqu'au 17 février.
Mais jusqu'à quand pour changer le monde?
 

Douze jours après, je suis toujours Charlie, consciente des différences, décidée à croire au changement.

Douze jours après, je suis toujours Charlie, consciente des différences, décidée à croire au changement.

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A
Merci pour ces textes, Marie-José. Je les fais suivre.<br /> je te souhaite une belle année, fructueuse comme les année passées, en réflexions pointues et fraternelles, anne
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M
Merci Anne, tes encouragements me sont très précieux. Le seul &quot; salaire&quot; de ce blog est le partage de l'expression créatrice. Et la reconnaissance qui se traduit par de nouveaux abonnés. Aussi je te remercie de le faire connaître, car dans notre flux d'infos continu, c'est dur de se faire entendre. Bon travail en 2015, mais surtout &quot; Bonne vie&quot;, puisque comme le disait un journaliste algérien ce matin en parlant des terroristes: &quot; leur ennemi, c'est la vie&quot;.
A
Et encore, heureusement que ces manifestations ont eu lieu le dimanche. Le samedi était libre pour les soldes sans même de loi Macron ...
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