Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

UNE PSY ... CAUSE

UNE PSY ... CAUSE

Un regard intime (et féminin!) sur la société, la famille, la personne ... et les psychothérapies!


GAY PRIDE. Journée mondiale contre l'homophobie.

Publié par Marie-José Sibille sur 18 Mai 2017, 19:19pm

Catégories : #Cette société - c'est la notre !

Comme promis, voici la nouvelle du recueil "Juste un mauvais moment à passer" consacrée à l'homophobie.

Dans le livre, la noirceur de certaines nouvelles est assumée pour témoigner d'une certaine réalité encore très présente y compris en France, c'est le rôle essentiel de la littérature noire. Pour ceux qui en douteraient, vous pouvez par exemple écouter le podcast de l'émission "Le téléphone sonne" du 18 mai sur France Inter consacré à l'homophobie. 

Cette noirceur est compensée dans mon livre par la présence des "après-coups" à la suite de chaque nouvelle, où j'ai indiqué des ressources pour des fins résilientes et heureuses. Ressources institutionnelles, nous avons cette chance en démocratie, ressources associatives, ressources psys, ressources culturelles aussi. Parfois une bonne BD, un bon livre, peuvent faire beaucoup. Je n'en citerai qu'une : 

SOS Homophobie : 01.48.06.42.41

https://www.sos-homophobie.org

 

 

GAY PRIDE

1

Ils l’attendent en bas du petit pont, près du ruisseau où Tom a pris l’habitude de venir se réfugier quand il n’en peut plus.
Ils sont là tout les quatre.

Il y a le grand Momo, chef incontesté de la bande. Son vocabulaire de trois cent quatre-vingts mots lui fait voir comme un extra-terrestre toute personne tenant dans ses mains un livre autre qu’un bouquin de cul.

Il y a Rachid, l’incontournable petit teigneux, le chacal à côté du lion, toujours à bouffer les restes, à filer le dernier coup de pied quand Momo a déjà levé le camp. Il y a Maxime, Max la masse ou Max la mélasse comme tout le monde l’appelle. Quatre-vingt quinze kilos à seize ans pour 1m68, quand il ne bouffe pas comme un porc, il fume ou vide des canettes interdites à Momo et Rachid, qui ont de la religion.

Et puis il y a Jennifer, Jen, la nana du chef, qui se la joue Danse avec les Stars et pense encore s’en tirer et ne pas finir tabassée tous les soirs comme sa mother. Elle mâche son chewing-gum avec l’œil vide et absent des gosses dressés à la maltraitance. A peine douze ans, mais on devine le string sous le jean zippé trop moulé aux fesses, et le bout de tissu noir qu’elle porte dessus laisse voir un nombril percé sur un ventre dénudé malgré la fraîcheur de ce matin d’octobre. Le geste mécanique de sa bouche rouge violet et la ma- nière qu’elle a de détourner régulièrement la tête comme si elle cherchait à éviter une baffe laissent de- viner l’habitude, et la lassitude soumise qui risque d’être son lot quotidien dans quelques années.

Tom comprend que ça va être sa fête une fois de plus, leur regard vide ne laisse aucune alternative possible. Ça ne pardonne pas trop d’être gay dans la cité de la Bazdé. Dans les quartiers chics de l’Avenue Lyautey non plus d’ailleurs. Dans cette ville moyenne du sud de la France où il fait bon vivre, dans cette ville où la seule cité HLM fait office de parc d’attraction, on trouve des poches de venin chez l’élite comme chez la ra- caille, des poches hors-la-loi, qui font le désespoir de ceux qui voudraient les reléguer dans les bas-fonds des faits divers et des romans noirs.

Tom n’a pas de prénom pour la bande. C’est la pédale, la tapette, le pédé, la tantouze, aucun mot n’est trop obscène pour le désigner.

Tom n’essaie même pas de fuir, se dit une fois de plus qu’ils ne le tueront pas, prend la position de la tortue de manière à pouvoir se recroqueviller au premier coup. Momo s’en tiendra là, il le sait. Quelques insultes rigolardes et une bonne branlée avant de se retourner, fier comme un coq, et de laisser les autres faire le sale boulot, déverser leur rage à coup de crachats et de coups vicelards. Viendra enfin le talon de Jen qui lui écrasera un coin de peau encore épargné, doux comme celui d’un bébé. Au bout de cinq minutes, Momo les sifflera, magnanime, et il ne pourra s’empê- cher d’avoir une brève bouffée de reconnaissance pour celui qui accepte de mettre fin à son supplice. C’est le but. Et ça marche. Depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, ce qu’il a le plus de mal à accepter, c’est qu’ils l’aient retrouvé ici. Dans ce petit coin qu’il croyait protégé, sous le pont, presque déjà la campagne, le petit ruisseau qui coule, les poissons, il y en a encore, un coin pour lui. Un coin pour être tranquille, écouter sa musique, cool quoi. Ou écrire des poèmes, sa folie à lui. Les livres et la musique, c’est sa ligne de fuite mais il ne peut pas en emprunter au CDI ni à la bibliothèque de la MJC du quartier, sinon son père les foutrait à la poubelle.

Alors il vole des mots et des phrases par-ci par-là, pour nourrir ses poèmes.
Sans espoir, Tom planque ses écouteurs et son livre dans la poche de son blouson, et replie ses deux bras autour de son jean déchiré. Il attend que ça passe.
Comme d’hab, mec, comme d’hab.

2

Quand Tom rentre à l’appart’ ce soir-là, il espère comme chaque fois se faufiler jusqu’à sa chambre en grommelant un vague salut. Mais bien que souvent déjà allumé, et planté depuis une heure devant l’Ecran, son père a une sorte d’instinct qui le pousse à se dres- ser d’un bond, juste les soirs où son fiston s’est pris une raclée.

Le père, c’est une caricature de sergent-chef arrivé en fin de carrière, recyclé dans la sécurité de la supérette du coin.
Avec l’âge il est devenu un peu gras du bide, car la canette ça ne pardonne pas, même aux accros de la salle de muscu. Mais toujours costaud, surtout quand il s’agit d’en balancer une à son môme de quinze ans.

- Ne me dis pas que tu t’es encore fait tabasser ! Mais c’est quoi, ça, c’est pas un fils que j’ai, c’est une lope ! - Lâche-le un peu, va, ose Tina, la blonde assise à ses côtés, occupée à contempler un bouton sur sa cuisse gauche tout en se mordillant nerveusement l’ongle du pouce.

- File dans ta chambre, finit par éructer son père en s’écroulant encore plus dans le canapé. Avec l’âge il se surprend de plus en plus à céder, faudrait pas que ça devienne une habitude, pense-t-il. Je vais finir par te sortir de cette taule avec tous ces connards de profs qui sont même pas foutu de faire de toi un vrai mec. On se demande pourquoi on les paye. Sont toujours en vacances. Même plus de service militaire. Comment y veulent qu’on s’en sorte avec nos mômes ...

Tom n’entend plus la fin derrière la porte fermée de sa chambre, trop heureux et reconnaissant à Tina, la nou- velle meuf de son père, de ne pas s’en prendre une de plus.

Sa chambre est dans l’état où il l’a laissée le matin. Parfois, quand il y entre le soir, il sent que son père l’a fouillée pour chercher des clopes, de la drogue, des revues pornos, et surtout son journal intime.

Tom sent alors l’intrus comme un animal sait que sa tanière a été violée, en reniflant la trace d’une odeur étrangère. Cela fait longtemps qu’il ne planque plus rien dans sa chambre. Bientôt, peut-être, quand toute son intimité aura été saccagée, il ne planquera plus rien nulle part. Pour l’instant, il lui reste un vieil arbre pourri que personne n’a encore trouvé, où il enfouit, à la manière d’un écureuil craignant l’hiver, son journal et les poèmes qu’il écrit en pensant à Lui.

Lui, c’est Laurent, un mec de sa classe, tellement beau que ça lui mouille les yeux chaque fois qu’il y pense. Et c’est peut-être banal, mais toutes les filles lui courent après, il en change à peu près chaque semaine. Laurent n’a jamais été dur avec lui. Quelques échanges de regards, un sourire triste ou désolé qu’il veut imaginer complice, voire une bourrade dans le dos quand ils se croisent dans le couloir. Cela suffit à alimenter des heures de fantasmes et de rêveries cou- ché seul sur son lit, des séances frénétiques et tristes de masturbation sans espoir, mais aussi des poèmes qui jaillissent comme de l’eau sous ses doigts et qu’il doit planquer, parce qu’un type qui écrit des poèmes, ça le fait vraiment pas.

Certains soirs, surtout quand les coups de son père s’ajoutent à ceux des autres, ou quand le regard de Laurent n’a pas croisé le sien de la journée, ou quand il se sent vraiment trop un alien dans ce monde trop petit où il ne peut même plus planquer son journal sans crever de trouille à l’idée que quelqu’un le trouve, certains soirs il va vomir ses tripes et sangloter tout ce qu’il peut dans les chiottes en espérant que personne ne l’entende.

Certains soirs, c’est trop dur, cette bestiole à huit pattes qui lui dévore le ventre, elle lui fait penser à un énorme crabe qui taille et retaille sa chair avec ses pinces affûtées et dentelées. Comment ça se fait qu’il n’en soit pas encore crevé ?

Alors, de plus en plus souvent, le vendredi soir, et le samedi, et parfois le dimanche après-midi, Tom finit par aller prendre une bière dans le frigo toujours ap- provisionné, et il se soûle la gueule avec son père en contemplant le vide à travers l’Ecran, et l’abrutisse- ment finit par venir, et là son père lui fout enfin la paix, il est content d’avoir quelqu’un avec qui picoler, ses copains de l’armée sont loin, et il lui tape même sur la cuisse avec entrain au moment des scènes de cul.

3

Juin arrive, la fin du collège, le BEPC. Laurent an- nonce son départ, il quitte la ville, ses parents démé- nagent, il ira au lycée ailleurs. Tom se promène dans la ville à la tombée de la nuit, près du parc où il sait bien que les gays se retrouvent. Honte de lui, dégoût de son corps, pas de mode d’emploi, mais vague espoir de trouver quelqu’un qui l’aidera à accepter le départ insupportable de Laurent.

Le parc, ça le prend par crises, quand il n’en peut plus. Comme ce soir.
D’habitude il fait un petit tour, comprend qu’il n’est pas encore prêt, et rentre vite fait chez lui soulagé quelque part,
ce sera pour plus tard.

Mais ce soir-là il rencontre Daniel. Daniel a survécu à une adolescence sensiblement pareille à la sienne, les poèmes en moins, en devenant un sacré salaud et un prédateur de chair fraîche. Il aligne quarante balais, un âge où il a enfin appris à se masquer derrière une Opel Vectra d’un beau bleu métallisé, un sourire franc sur un bridge étincelant, et une paye de six mille euros ga- gnée en faisant acheter à des gens qui n’en ont pas besoin des choses fabriquées très loin par des gens trop dans le besoin.

Ce que voit Tom c’est un sourire qu’il croit vrai auquel se raccrocher.
Il aurait pu tomber sur quelqu’un de bien, même plus âgé. Il aurait pu tomber aussi sur un copain de son âge partageant ses désirs ou sur un prof gay qui l’aurait reconnu et aidé. Il aurait pu faire appel à temps à un quelconque Point jeunes ou un numéro vert. Il aurait pu voir une vidéo sur You tube ou lire un bouquin sym- pa et ouvert. Ça doit bien exister quelque part,
un monde qui ne tue pas ses enfants.

Tom n’a rien trouvé de tout cela.

Alors quand Daniel le lâche cette nuit-là après lui avoir pompé toute sa sève, quand il se retrouve au fond de son lit avec l’image de Laurent collée au fond des yeux, le désespoir l’entraîne vers le fond. Même recro- quevillé sous la couette, même les poings mordus jus- qu’au sang, il ne tient pas sur la rive.

Vers quatre heures du matin Tom sent que cette fois-ci il ne pourra pas aller plus loin.
En s’approchant de la fenêtre de sa chambre, au sep- tième étage de la Tour Verte, celle où il vit depuis tou- jours, un léger sourire s’étire soudain sur ses lèvres.

Il revoit une scène qu’il n’aurait jamais cru avoir gardée en mémoire. Il est vraiment minot, cinq, six ans ?
Il a trouvé le moyen de se hisser sur cette même fe- nêtre et balance ses jambes dans le vide tout en criant sa joie aux copains d’en bas.

Son père arrive alors par derrière, lui saute dessus en silence au moment où il perd l’équilibre et le serre très fort dans ses bras en pleurant.
Espèce de couillon, il lui dit, tu es tout ce qui me reste au monde. Ne t’avise jamais de refaire une connerie pareille, t’entends ? Je ne sais pas ce que je devien- drais sans toi.

Quelques larmes coulent, que Tom essuie d’un bout de rideau. Il ouvre alors la fenêtre non protégée par des grilles, et grimpe sur le rebord en béton.
Personne aujourd’hui pour le retenir, il peut enfin lâcher.


 

Dessin de Liane Langenbach, illustratrice du recueil " Juste un mauvais moment à passer ".

Dessin de Liane Langenbach, illustratrice du recueil " Juste un mauvais moment à passer ".

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents