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UNE PSY ... CAUSE

UNE PSY ... CAUSE

Un regard intime (et féminin!) sur la société, la famille, la personne ... et les psychothérapies!


La peur de l'autre: quand la différence devient menace (1)

Publié par Marie-José SIBILLE sur 20 Mai 2011, 09:14am

Catégories : #La psychothérapie - de quoi ça parle

LA PEUR DE L’AUTRE : QUAND LA DIFFERENCE DEVIENT MENACE

Anxiété et phobie sociales, des handicaps possibles à transformer.

 

En abordant ce thème, une image me revient : celle de la  très jeune femme que j’étais prenant la parole devant un public attentif, peut-être 25 ans. Au moment où les mots auraient du sortir de ma bouche, au moment où j’aurais dû la prendre justement, cette parole, comme un bâton sur lequel m’appuyer pour avancer, elle m’a échappée.  Mutisme, paralysie, rien, le vide. Et aussi le trop plein des sueurs froides et des battements de cœur, des jambes en guimauve et des mains qui tremblent. Ce n’était pas la première fois que je prenais la parole en public. Justement. Ce n’est jamais la première fois qui provoque le plus d’appréhension. Au bout de deux minutes, qui m’ont semblées interminables en temps psychique, face à un public dont l’attention et le silence commençaient à se transformer en interrogation, j’ai fini par réussir à tousser, prendre un mouchoir, un verre d’eau, et expliquer que j’avais croisé un chat dans  le couloir et que j’étais allergique… Je ne pense pas que quiconque ait été dupe. Pourtant, par l’effet paradoxal bien connu du stress, mon intervention a été appréciée ; une fois lancée, je me suis sentie des ailes. Cette situation s’est reproduite plusieurs fois, avec chaque fois moins de peur de ma part, plus de capacité à maîtriser les manifestations organiques, plus de simplicité aussi à partager mon éventuel état émotionnel avec les personnes présentes. Cela fait quelques années maintenant que cette peur a quasiment disparu car j’ai maintenu le cap, je savais que je voulais transmettre et parler en public. Mais j’ai failli renoncer. J’ai lu l’histoire[1] d’une chanteuse très connue qui a arrêté les spectacles pendant 7 ans tellement le trac la paralysait, mais le désir d’être et de s’exprimer a là aussi fini par gagner. Elle est remontée sur scène et, paraît-il, fait des tours de chant mémorables.  

Tout va bien alors me direz-vous ? Moi aussi je vais m’en sortir, surtout si mes ambitions sont moindres que celles de chanter devant quelques milliers de personnes ?

Mais voilà. La peur de l’autre est tellement vaste, tellement complexe, elle peut toucher à tant de limites, la mort, l’inconnu, les démons intérieurs, et le monde des innommés, qu’elle peut toujours ressurgir au détour d’un sentier de la vie.

Alors, je me demande parfois si la peur de l’autre a vraiment disparu de ma vie ?

Et surtout, de quel Autre ?

 

DES HISTOIRES SI BANALES ?

 

Peut-être vous reconnaîtrez-vous dans certaines de ces situations, entendues au fil des séances de psychothérapie :

-          « Dans une salle de réunion, je ne trouve pas ma place, je bouscule tout le monde, je tremble en prenant bloc et stylo. Je n’arrive pas à écrire.

-          Dans un groupe, je n’ose pas poser de question, amener un témoignage, donner une idée, et je repars sans avoir franchi le pas, avec parfois la souffrance supplémentaire de voir que quelqu’un d’autre, plus affirmé, s’est exprimé, et qu’il en a été félicité. Mais parfois je suis tellement angoissé à l’idée de prendre la parole, que j’en perds même le contact avec l’environnement, et je ne sais plus ce qui s’est dit.

-          Je suis incapable de faire des actions banales comme acheter une baguette chez le boulanger car cela m’oblige à parler de la pluie et du beau temps ; ça m’est insupportable, je ne sais pas quoi dire. J’ai l’impression que tout le monde me regarde dans la boulangerie, et que je dois dire quelque chose d’intelligent.

-          Je ne peux pas manger ou écrire  devant d’autres personnes, j’ai l’impression d’une intrusion insupportable dans mon intimité.

-          Tous les matins et tous les après-midi, j’angoisse en amenant mes enfants à l’école et en allant les chercher. Je vois les regards pleins de jugement des autres parents d’élèves, et devant la maîtresse, je me sens comme une petite fille qui aurait fait une grosse bêtise. Ça me gâche mes journées. 

-          Je n’ose pas dire à mon ami que j’en ai marre qu’il passe ses soirées devant l’ordinateur pendant que je fais le ménage. Pour lui c’est banal, il a toujours vu ça chez lui.

-          A plus de cinquante ans, c’est toujours ma mère qui a le dernier mot. Elle a même réussi à me faire acheter une robe qui ne me va pas du tout la semaine dernière. »

… Et tant d’autres, qui remplissent des cahiers entiers.

Toutes les situations sont susceptibles de déclencher cette peur viscérale qui empêche au bout du compte d’affirmer son désir, voire son besoin, ou de marquer ses limites ; de pouvoir dire non à l’abus de l’autre, d’ailleurs souvent involontaire, ou socialement admis, comme celui de trop de parents ou d’éducateurs envers les enfants.

Nous avons vu des situations banales de la vie quotidienne et d’autres très répertoriées, comme la peur de parler en public.

Celles qui causent le plus de souffrance sont souvent les situations intimes: les relations avec l’autre sexe, perçu comme trop différent, ou supérieur,  l’expression des émotions difficiles et des conflits dans le couple ou avec les proches. Il est parfois tellement difficile de dire non à un ami, que l’amitié elle-même finit par devenir pesante. Toujours dans notre plus proche entourage,  faire preuve d’autorité avec ses enfants, leur poser des limites, dire non à leur désir sans pour autant dire non à l’expression de leur désir apparaît aujourd’hui difficile pour de nombreux parents ; un thème médiatiquement envahissant, montrant à quel point le problème est sensible.

La souffrance au travail est aussi sortie de l’ombre depuis peu. Non pas la souffrance collective des classes ouvrières ou paysannes, décrite depuis si longtemps par la littérature, mais la souffrance individuelle, les dépressions, les dégâts du stress ou de la mise au rebus, et le harcèlement moral ou sexuel pouvant aller jusqu’au suicide. Cette peur peut envahir les relations entre pairs, celles qui, autour de la machine à café et de la pause repas de midi, du partage du bureau ou du poste de travail, rejouent les exclusions et les phénomènes de bouc émissaire de la cour de récréation. Elle peut rendre impossible d’affirmer ses droits, d’exprimer ses demandes, ou simplement de communiquer avec son supérieur hiérarchique dans une relation adulte. Ou encore d’exprimer ses compétences dans un environnement ultra-compétitif.

Il y a encore le monde opaque de l’administration avec ses banquiers et ses agents du fisc tout puissants.

Ou les vendeurs à domicile se faisant passer pour des références incontournables. La peur de l’autre remplit le ventre de bien des vautours, provoque bien des surendettements et des drames familiaux.

Pour nombre de personnes on ne peut plus normales et intégrées socialement, affronter un conflit personnel, réclamer auprès d’un vendeur ou d’un serveur, se manifester auprès de personnalités imposantes ou investies d’un pouvoir quelconque, demander de l’argent, même dû, relève du parcours du combattant, voire tout bonnement de l’impossible.

Quel changement sociétal profond pourrions-nous alors attendre d’un travail collectif sur l’affirmation de soi et sur l’expression non violente des conflits ? Je vous laisse un peu rêver …

Une autre possibilité, plus complexe à repérer, et qu’ en observant ma vie, je me rende compte qu’elle est terriblement pauvre par rapport à tout ce que je rêvais de faire enfant, et que cet appauvrissement va croissant : peu ou pas d’amis, pas de vie sentimentale ou une vie sentimentale morne, succession d’habitudes et de petits plaisirs que j’ai appris à érotiser, pas de défis professionnels ou créatifs qui nécessiteraient des confrontations avec des compétences, des gens et des milieux nouveaux et différents.

Dans ce cas, j’ai peut-être développé une stratégie d’évitement qui s’est petit à petit décontextualisée ? Je ne sais plus, ne veux plus voir, ai oublié, rendu inconscients tous les renoncements  qu’il m’a fallu faire pour vivre à peu près en paix.

Voici quelques autres histoires, que je relis parfois le soir pour me sentir alors moins seule.

Camille n’a pas été objectivement maltraitée. Un père alcoolique et colérique, une mère préférant abusivement son frère et faisant toujours des comparaisons en sa défaveur ont provoqué une inhibition totale à l’adolescence. Imprégnée de l’idée de sa laideur et de son manque d’intérêt,  elle dit oui au premier homme qui la séduit dans une soirée, persuadée d’avoir de la chance. Alcoolique, violent, cet homme lui fait vivre l’enfer des femmes battues, mais aussi régulièrement humiliées en public. Mais c’est  une situation de conflit dans son travail qui la pousse à entreprendre une psychothérapie. « Je suis stupide, je ne comprends rien », répète-t-elle sans arrêt. Elle parle beaucoup pendant ses séances, quoi qu’assez peu au début des véritables traumatismes qu’elle subit. Quand le contexte thérapeutique lui propose la suspension de la parole et l’accès aux émotions et au corps, elle se retrouve en état de sidération, paralysée par l’angoisse, renvoyée à des temps du corps et de l’émotion archaïques, où la sécurité de l’attachement est absente.

Je retrouve chez elle, entre autres, ce mariage entre la frénésie, par exemple de la parole, ou de l’action, et de sidération face à la peur. Elle se transforme alors en statue de pierre.

Le besoin de contrôle par la logorrhée ou l’hyperactivité, en alternance avec le retrait et la fuite, sont deux attitudes défensives clairement répertoriées dans l’anxiété sociale ; et déjà en éthologie, à travers l’étude des comportements animaliers. Un des objectifs premiers de la psychothérapie est bien sûr de proposer un contenant suffisamment sécurisant pour pouvoir accéder à ces manques archaïques du petit bébé, en diminuant petit à petit le niveau d’angoisse et la peur de la destruction qui vont de pair.

C’est le préalable au patient travail de construction de l’estime de soi qui permettra à Camille de s’affirmer dans son travail et de se séparer de son conjoint violent. Le plus difficile pour Camille, une fois la sécurité de base reconstruite, ou peut-être tout simplement construite, fut de parler des tortures subies dans son couple, pour lesquelles la culpabilité a été longtemps présente. Mais pour sortir du sentiment de culpabilité, et de la honte qui lui était associé, de l’identification à toutes les bonnes raisons que son agresseur avait de la violenter, elle dût franchir un pas encore plus délicat : ne plus idéaliser ses parents, accepter de rencontrer la haine, haine qui souvent masque le désir d’amour, celle qu’elle ressentait, et aussi celle dont elle fut elle-même l’objet, de la part de sa mère en particulier.

Une histoire qui se termine bien, par l’épanouissement de Camille dans tous les aspects de sa féminité. Celui-ci peut paraître tardif, bien après la quarantaine, la fameuse crise du milieu de vie supposé. Mais qui peut juger du temps passé ? La vie ne se mesure pas en jours mais en temps d’expérience, en temps psychique.

Certes, certains âges ne permettent plus certaines expériences, en particulier biologiques, comme la maternité ; mais l’enfant créatif, l’enfant non atteint par les traumatismes, l’enfant qui n’a pas encore appris la peur de l’autre, peut se retrouver à chaque instant. Et beaucoup trop ne le rencontrent jamais, qui ont par ailleurs une réussite sociale éclatante.

Voyons plus brièvement quelques exemples qui vous paraîtront peut-être moins dramatiques :

C’est le cas de Gérard, comptable soumis, célibataire soi-disant endurci, qui va tous les dimanches manger avec ses parents très âgés, et qui passe ses soirées, voire ses nuits, sur Internet, devenant alors héros de jeux vidéo en ligne. Dans World of Wardcraft, il est Padavan, le chevalier Paladin tueur de monstres et découvreur de trésors. Il s’autorise aussi à y séduire ses équivalents féminins au bord des plages ou dans les jardins suspendus de cet autre monde, celui dont vous êtes le héros. Loin de moi d’ailleurs l’idée de critiquer cela. D’abord parce que ces univers virtuels sont suffisamment attractifs, et addictifs, pour que la critique soit beaucoup plus aisée que l’art d’y résister, au moins pour un certain type de personnalité. Ensuite parce que le jeu, Winnicott entre autres l’a clairement démontré, est un processus d’apprentissage et de croissance intérieure fondamental, de développement des compétences et de l’imagination créatrice. Et quitte à en choquer plus d’un, je ne sais pas vraiment, de sa psychothérapie individuelle, de la psychothérapie de groupe qu’il a suivi en parallèle, ou des épreuves initiatiques franchies dans son jeu, ce qui a le plus aidé Gérard au bout du compte à faire exploser sa coquille. Car là encore l’histoire se termine bien, je vous laisse deviner comment … Et il a eu l’intelligence de suivre les trois démarches jusqu’au bout !

Sophie quant à elle est un petit oiseau tombé du nid de plus de 50 ans. Elle réalise en fin de carrière, et tard dans sa thérapie, qu’elle travaille depuis toujours dans une entreprise qui va à l’opposé de ses valeurs éthiques ; et aussi qu’elle ne s’est  jamais autorisée à exister : pas de couple, pas d’enfants, peu d’amis. C’est difficile pour un thérapeute de travailler avec le non réalisé qui ne se réalisera jamais, en tous cas sous la forme que la nature préconise. La peur de l’autre inhibe, et peut étouffer le petit oiseau dans l’œuf, tout en le laissant suffisamment respirer pour qu’il puisse survivre.

Janine est au contraire une femme d’affaires hyper active et performante, qui gagne très bien sa vie et dirige au quotidien une équipe d’une trentaine de personnes. Mais elle est dans son intimité complètement sous l’emprise d’un homme violent et manipulateur qui fait de sa vie privée un enfer. Elle travaille donc de plus en plus, avec la culpabilité de laisser ses trois filles en prise avec cet homme, qui de plus n’est pas leur père biologique.

Martine commence sa psychothérapie dans l’obsession de la vengeance : la victime qu’elle a été, la femme battue et entièrement spoliée de ses biens, se transforme en agresseur. Elle est concentrée sur sa  haine, totalement investie dans les procédures judiciaires contre son ex-mari maltraitant. Au bout de quelques mois elle a arrêté  sa thérapie en me disant : « j’arrête car je veux garder ma haine pour le détruire ».

Un peu du quotidien du psychothérapeute, et beaucoup, beaucoup, de peur de l’autre.

 

ANXIETE ET PHOBIE SOCIALE, QUELQUES DONNEES.

 

Ces histoires touchent-elles quelque chose en vous ? Peut-être souffrez-vous également d’une anxiété sociale plus ou moins invalidante. Si vous pouvez identifier une situation très précise, toujours la même et unique, qui provoque en vous la panique, on parlera plutôt de phobie sociale, en se rappelant que la phobie est un symptôme qui agit souvent comme le masque carnavalesque d’un traumatisme bien antérieur à son apparition. 

Si c’est votre cas, commencez déjà par vous rassurer : moins de 10%[2] de la population dit n’avoir jamais eu peur dans toutes les situations susceptibles de provoquer cette émotion envers l’autre.

Donc je vais me permettre de faire l’hypothèse que la peur de l’autre est une étape du développement humain, une étape clairement repérée chez le bébé par la psychanalyse, et qui de plus, est une limite indispensable à notre sentiment de toute puissance ; une étape vitale, comme le sentiment de culpabilité, ou de honte, pour la coexistence pacifique et l’humanité.

Quid en effet de ces « moins de 10% » qui n’ont jamais ressenti la peur de l’autre ? Ils me font peur …

C’est dans la répétition, la chronicisation et l’impossibilité de maîtriser la trouble que le problème apparaît vraiment.

Et dans sa conséquence sociale : un monde de violences, où des dominants qui se sont blindés face à leur propre peur, ou pire, qui ne l’ont jamais ressentie, maltraitent jusqu’à la mort un peuple de dominés persuadés de leurs torts.

Et cette maltraitance peut prendre de multiples formes : intimes, sociales, économiques, raciales, sexuelles, envers les enfants, les femmes, les pauvres, les animaux, les arbres, les plus faibles, la liste est longue.

Et ce n’est pas un phénomène marginal quand il suffit de chercher « femme battue » sur Internet pour apprendre que les violences conjugales ont causé en 2007 la mort de 166 femmes en France, soit une hausse de 30% par rapport à 2006 et près d'une victime tous les deux jours, ou encore les études sur la maltraitance et la mort des enfants.

C’est notre défi actuel d’essayer d’enrayer la progression de cette maltraitance mutuelle, par d’autres formes de communication qui ne soient plus basées sur la domination et la quête de pouvoir, et donc plus enracinées dans la peur, c’est du moins ma conviction profonde.

Bien sûr, en tant que thérapeutes, nous n’avons pas à nous positionner en juges, et donc à réfléchir en terme de bien et de mal, de méchant et de gentil. Mais en tant qu’ être humain je peux livrer ce qui n’est qu’une opinion : nier qu’il existe le bien et le mal, le partiellement vrai et le totalement faux, ne relève pas d’une pensée complexe, mais d’une perversion du processus de la pensée. Par contre mon métier me rend aisé de constater à quel point l’emprise, la domination et la violence sont des phénomènes qui se manifestent souvent sous la forme imbriquée des poupées russes ; comme si l’on était toujours à la merci de quelqu’un, et toujours à même de dominer un autre, ne serait-ce qu’en refusant son aide, ainsi que le font certains des plus démunis parmi les démunis face aux pouvoirs sociaux, quelle ingratitude !

Alors le diable serait-il la plus grande des poupées russes et le roi du monde ? Plonger dans le monde obscur de la peur peut parfois, pour un temps, nous faire perdre la foi.

 

La peur est une émotion particulière : elle nous renvoie aux réflexes les plus archaïques de survie, elle a du mal à s’élaborer par la parole. C’est alors souvent le corps qui prend la relève, par la sidération, la panique, l’angoisse, la somatisation, les rêves nocturnes. Il parle, et souvent il hurle, car il a reconnu un PREDATEUR. Et cette reconnaissance instinctive n’est pas forcément suivie d’une réflexion approfondie. Je ne sais pas pourquoi cette femme, cet homme, ce groupe, cette situation apparemment banals, réveillent en moi des réflexes de petit enfant maltraité, de femme violentée, de chien battu.  Et heureuse suis-je encore si je puis identifier le déclencheur de ma terreur, ce qui est loin d’être le cas général.

La peur masque aussi souvent un désir très fort : désir d’existence, de reconnaissance, d’amour. Ce phénomène peut pousser la personne à restée collée à son agresseur, dans l’attente, qu’un jour, … Ceci est bien connu dans le cas des enfants maltraités qui défendent coûte que coûte leur parent hostile face aux services sociaux, quitte à déclencher des crises de panique si ce parent vient leur rendre visite dans le foyer d’accueil.

La peur des autres peut prendre de multiples formes, toutes handicapantes sur le plan intime, social, professionnel.

La peur de parler en public est une des plus répandues, avec la peur du groupe, la peur du conflit, ainsi que la peur de s’affirmer face à une autorité supposée. Et quand je parle de peur, il faut comprendre l’incapacité à dépasser l’obstacle que représente le sentiment de menace inspiré par l’autre.

Le critère pour différencier l’anxiété sociale de manifestations plus banales, comme le trac, simple mobilisation un peu désagréable des ressources intérieures pour faire face au défi que représente toujours la prise de parole devant autrui, est le niveau de souffrance ressenti par la personne : une souffrance qui devient répétitive, dépassant les possibilités d’adaptation, provoquant un évitement relationnel de plus en plus marqué. Cette peur entraîne alors des comportements invalidants, qui nous excluent petit à petit des sphères relationnelles, intimes autant que sociales. Elle peut également nous pousser à accepter des situations d’emprise ou de domination et à développer des attitudes de soumission qui affectent profondément la confiance en soi et l’estime de soi.

Les troubles relationnels et sociaux sont la troisième cause de souffrance voire de pathologie psychologique, après la dépression et les conduites addictives nous dit le DSM IV.

Mais  il faut tenir compte du fait que les personnes qui en souffrent, très nombreuses, ont beaucoup de mal, justement, à en parler. Elles ont honte, elles ont peur d’être confrontées au mépris et au jugement moral : c’est un lâche, un faible, un enfant, un impuissant. Elles craignent donc de rencontrer à l’extérieur les jugements terribles qu’elles portent sur elles-mêmes, évidemment suite à des expériences relationnelles qui ont été dans ce sens. Il est difficile d’exprimer sa vulnérabilité, ses doutes, ses fragilités, dans un monde apparemment hautement compétitif. Dans ce contexte, la dépression et les conduites addictives, en particulier l’alcoolisme, sont souvent des conséquences de l’anxiété sociale. Ce qui me fait penser que la peur de l’autre est la première, et non la troisième, source de souffrance psychique.

Cela me paraît donc un objectif fondamental de tout processus de psychothérapie que d’apprendre à dire non, à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de soi, aux représentations négatives de nous-mêmes, aux émotions, devenues toxiques, qui sapent notre confiance et notre estime de nous-mêmes.

 

LES MANIFESTATIONS DU TROUBLE

 

L’anxiété sociale est un trouble dont la personne souffre avant, pendant et après la situation difficile :

-          Avant : Elle est victime d’anxiété anticipatoire. C’est-à-dire qu’elle projette la situation à venir, par exemple un oral d’examen ou une déclaration d’amour, ou simplement l’arrivée quotidienne au bureau ou au foyer, en s’imaginant ayant perdu la mémoire, tous ses moyens, ne pouvant ouvrir la bouche. Cette anxiété peut nous réveiller en pleine nuit avec les tripes nouées, le cœur qui bat à 100 à l’heure, les jambes en coton.

Au fur et à mesure que le trouble gagne et que l’évitement grandit, les situations deviennent plus confuses. Restent des rêves honteux (passer un examen et réaliser qu’on est tout nu), des réveils trop matinaux avec le sentiment d’avoir commis une faute impardonnable (j’appellerais cela le syndrome du condamné à mort ou de la Gestapo qui frappe à la porte), une hypervigilance qui nous fait sursauter à la sonnerie du téléphone, un abus de calmants et d’anxiolytiques ou d’autres substances, une vie qui s’appauvrit inexorablement, des troubles psychosomatiques voire des maladies graves qui s’installent en lieu et place de la conscience et de la transformation des situations difficiles.

-          Pendant : Cela peut aller de la simple incapacité à réaliser la performance requise ou à affronter la relation, en passant par des manifestations physiques très désagréables, l’inadaptation à la situation qui nous fait avoir un comportement inadéquat, jusqu’à la véritable attaque de panique qui nous fait perdre tous nos moyens. La seule solution reste alors la fuite d’une manière ou d’une autre, par exemple en ayant un malaise. Ou encore, si l’anxiété s’est généralisée et que les situations deviennent confuses et non identifiables précisément, la personne va manifester une inhibition plus ou moins généralisée. Je peux avoir le sentiment d’être nu quand je passe dans la rue, que tous les regards se posent sur moi quand j’achète quelque chose, que j’écris, que je fais la queue, que je traverse un lieu public.

-          Après : bien entendu, l’échec plus ou moins complet vécu dans la situation va renforcer les injonctions négatives internalisées : je suis nul, je n’y arriverai jamais, … Et je vais ressentir de manière renforcée les deux sentiments majeurs des anxieux sociaux : la culpabilité et la honte.

Ces deux sentiments, je le répète, ne sont encore une fois que des manifestations parfois trop exacerbées de la conscience indispensable de l’autre. La culpabilité porte surtout sur le sentiment de la faute, et nous rend donc socialement responsables. La honte provoque la sensation d’être dévoilé, mis à nu dans sa vulnérabilité, voire intrusé,  et c’est donc un sentiment très important dans la construction de l’identité et d’un monde intérieur complexe, source de richesse émotionnelle, imaginative, et de créativité ; et bien sûr aussi dans le respect,  qui croît souvent en parallèle, du monde intérieur de l’autre.



[1] La peur des autres, Christophe André et Patrick Légeron, Editions Odile Jacob, septembre 2000

[2] La peur des autres, déjà cité

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sylveno 21/11/2011 12:47

En effet j'aurais pu le comprendre !! Il manque à l'écrit le ton parfois ! Je m'en aperçois aussi qd j'écris... Parfois je cède à l'emploi de lol ou mdr qd je pense que mon humour ne sera peut-être
pas perçu ! Ceci dit, quel outil formidable que ces blogs qui permettent d'échanger avec d'autres qu'on n'aurait sans doute jamais rencontré. En pianotant sur l'internet j'ai accès très vite à une
foule de gens et je peux faire des choix aussi très vite, j'en reste tjs émerveillée ! Un tendon sectionné ds une chute m'a obligée à l'immobilité, ouverture à de nombreuses lectures... Vos textes
m'ont bcp plu, bonne suite.

sylveno 18/11/2011 12:38

"comme si l’on était toujours à la merci de quelqu’un, et toujours à même de dominer un autre, ne serait-ce qu’en refusant son aide, ainsi que le font certains des plus démunis parmi les démunis
face aux pouvoirs sociaux, quelle ingratitude !" Pourriez-vous m'expliquer cette phrase que je ne comprends pas, merci...

Marie-José SIBILLE 21/11/2011 10:40



Bonjour,


Je comprends votre incompréhension, c'est du "deuxième degré", une forme d'humour pour parler des personnes "bien-pensantes" qui considèrent que la reconnaissance de la personnes qu'elles ont
aidés est leur salaire obligé, et qui ne comprennent pas que ces personnes "tellement aidées" soient en colère contre elles. Un peu comme les parents qui considèrent la reconnaissance de leur
enfant comme une contrepartie des soins donnés, et qui ont du mal à accompagner les phases de révolte, de colère, de différenciation, en continuer de manifester leur amour de parents.


Merci, car les commentaires aident toujours à préciser une pensée qui du coup ne reste pas "unique". 



tximeleta 25/05/2011 01:44


je me suis souvent retrouvée dans vos exemples de situations de peur,merci on se sent moins seule
j'avais envie de rajouter ici la peur d'écrire et je me cache derrière un pseudo, la peur d'être lu et de se poser des questions :
-est ce que ce que j'écris est perçu comme je le ressens ?
-est ce que le sens que je donne à tel mot est le même pour celui qui le lit?
txi


Marie-José SIBILLE 25/05/2011 09:55



Bonjour "Txi",


J'ai publié mon premier article, un poëme, à l'âge de 7 ans dans un bulletin paroissial ...


Ensuite j'ai passé des années à n'écrire que dans mon journal intime. A l'âge très sensible à l'intimité de la pré-adolescence, une employée de maison à volé mon journal et l'a diffusé dans tout
le quartier. J'y parlais des premiers émois amoureux d'une grande petite fille. Cela a été un trauma autour de l'écriture, car du coup "tout le monde" était au courant et parlait dans mon dos. Je
n'étais plus en sécurité. J'ai attendu des années avant d'oser me faire lire, tant cela avait été douloureux. Je me rappelle avoir passé une nuit blanche avant la parution d'un de mes articles
dans un bulletin associatif. Je me suis accrochée, sentant que l'écriture était une vocation, mais aussi que je réparais quelque chose du lien entre l'intime et le social.


Je ne sais pas si vous avez des histoires de ce genre qui vous reviennent, mais voilà ce que m'évoque en vous lisant la peur d'écrire, et surtout la peur d'être lu.


Au plaisir de vous lire à nouveau ... et d'avoir peut-être un jour l'honneur de connaître votre nom!



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