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UNE PSY ... CAUSE

UNE PSY ... CAUSE

Un regard intime (et féminin!) sur la société, la famille, la personne ... et les psychothérapies!


Le Carnaval des symptômes

Publié par Marie-José Sibille sur 10 Février 2015, 09:40am

Catégories : #La psychothérapie - de quoi ça parle

Le Carnaval des symptômes ou la rude existence des enfants émissaires.

Les symptômes de nos enfants se multiplient et semblent sortir d’un chapeau de magicien : l’un remplace l’autre si vite que l’œil ne peut les suivre. Le lapin de l’hyperactif fait la course avec la tortue du phobique scolaire, les deux sont bientôt rejoints par l’enfant dépressif, abusé, harcelé ou harceleur, à moins qu’il ne soit boulimique, anorexique, addict aux écrans, aux réseaux ou aux jeux vidéos.
C’est le grand carnaval des symptômes, l’expression sans barrière de la souffrance … des parents, et encore plus de celle de la société. Les rituels de Carnaval permettent d’exprimer sans entraves la folie devenue reine du bal. Protégée par le masque qui la cache au regard des autres, elle danse, chante à tue-tête, pleure, crie à tue-corps. Finira-t-elle enfermée ? Isolée dans sa peine ? Pourra-t-elle au contraire se sentir accueillie dans la famille et dans le cadre thérapeutique et ainsi, peut-être, se dire différemment, avec moins de violence, plus de créativité ?
Dans de nombreuses situations familiales et sociales, l’enfant joue le rôle du masque derrière lequel se cache et s’exprime la souffrance de l’adulte. La douleur est grande, mais peu importe, puisque l’enfant est là. Dans son souci vital autant qu’affectif de plaire à l’adulte, à n’importe quel adulte mais encore plus à ceux qui se nomment ses parents et qu'il reconnaît comme tels, il endossera le symptôme avec la joie de celui qui porte la caisse à outils trop lourde de son père, les sacs de courses de sa mère, ou l’inverse !
L’enfant hyperactif court vite, vite, vite pour répondre à l’océan de sollicitations de notre société de consommation, et au stress dans lequel il voit vivre ses parents. Il y vit d’ailleurs lui-même entre la scolarité, les activités et les écrans. Il court encore plus vite si il est le fils d’une mère isolée, pauvre, surstressée, non soutenue, se sentant coupable de ne pas pouvoir nourrir ses enfants correctement.
L’enfant phobique scolaire s’arrête longtemps, longtemps, longtemps pour ne plus répondre aux exigences de notre société, pour se couper du stress envahissant de la crise, du chômage, des infos quotidiennes, pour éteindre l’écran social dont il ne se sent peut-être pas assez protégé.
L’enfant obèse se remplit beaucoup, beaucoup, beaucoup pour combler le vide affectif et remplacer le trop plein d’émotions non exprimées par un contenu plus organique.
L’enfant anorexique se vide encore, encore, encore, pour essayer de se rendre invisible, tant il a peur d’intérioriser d’autres exigences de son entourage.
Quant à l’enfant dépressif, il peut finir par se tuer.
Ces symptômes sont génétiques, disent certains. Mais non, ils sont sociaux répondent d’autres. Ils viennent de l’éducation ! Mais non, des traumatismes … Le grand cerveau collectif dialectise à voix haute pour faire avancer la pensée du moment.
En tant que parents nous prendrons souvent en priorité l’explication qui nous permet de nous ôter un peu de culpabilité, qu’elle soit génétique, donc ancestrale, naturelle ou divine, traumatique ou sociale. La société réagit de même d’ailleurs, lente à reconnaitre dans l’enfant hyperactif la pression permanente à laquelle elle soumet ses membres, aveugle à voir dans les troubles alimentaires le dérèglement profond de la société de consommation et de l’ultra-libéralisme. Jusqu’aux suicides des enfants et des adolescents qui augmentent et nous parlent de ce trop social anxiogène et envahissant.
La souffrance d’un enfant peut avoir des causes multiples qui ne concernent apparemment pas les parents : les rituels de dominance et d’interactions dans les fratries, comme la différenciation sexuelle, ne sont pas exempts de douleur. Les harcèlements de la cour de récréation - le gros, la chinoise, le cramé, le têtard, le youpin et le bougnoul que l’on croyait disparus des dictionnaires - peuvent faire des dégâts, ainsi que les humeurs noires et agressives de certains enseignants dépassés par leur tâche. Si le harcèlement scolaire nécessite aujourd’hui une loi, c’est bien que le bizutage est devenu une norme, le souffre-douleur un élément reconnu de la collectivité enfantine, et non le délire collectif d’une grande école quelconque. Mais les parents n’en restent pas moins concernés. Les dégâts seront d’autant plus grands que la parole ne circule pas à la maison sur ces sujets, si, d’une manière ou d’une autre, l’enfant sent que sa souffrance est trop lourde pour l’adulte qui s’occupe de lui, parfois pour de très bonnes raisons, comme celles de la mère célibataire dont je parlais plus haut.
Est-ce qu’il faut pour autant nier l’individualité de l’enfant ? Paradoxalement, c’est le signe d’une liberté nouvelle que les enfants puissent exprimer ces symptômes de manière visible dès le plus jeune âge. 
La société est-elle à fuir ? La famille est-elle systématiquement toxique ? Tous en crèche puis en pension ? Ou au contraire l’école à la maison ?
Le choix qui consiste à apprendre à l’enfant à mettre de la distance tout en le laissant dans le milieu familial puis social commun est aussi une alternative. Pas forcément la meilleure.
Chaque parent fait ce qu’il peut.
Mais c’est ainsi qu’être psychothérapeute d’un enfant tiré de son contexte est un paradoxe qui atteint très vite des limites. Dans une vision écologique de la psychothérapie la prise en compte de l’environnement est indispensable, ainsi bien sûr que le vécu de l’enfant au sein de sa famille.
La fonction de véhicule de souffrance de l’enfant symptôme saute aux yeux du thérapeute familial.
Le rôle du bouc émissaire est d’être une voie de dérivation, un lieu de déplacement des problèmes du couple ou de l’un des parents, à moins que ce ne soient des fautes pour lesquelles leur sentiment de culpabilité est tel qu’il est impossible de les nommer. Ce silence a d’ailleurs souvent comme objectif, encore un paradoxe, de protéger leur enfant ! C’est une réalité récurrente chez les enfants des grands traumatisés de l’histoire. Mais ces souffrances, il faut malgré tout les montrer. Elles le seront donc par le masque du symptôme de l’enfant. Ce masque dévoile l’ombre de la famille. Il permet aussi d’y avoir accès.

Faut-il alors pointer du doigt la faute parentale, se mettre résolument du côté de l’enfant – pendant une heure – et dispenser mille conseils pour être enfin un bon parent ? Faut-il au contraire laisser partir l’enfant sans nommer l’inacceptable ? Est-ce qu’il faut dénier toute part de liberté à l’enfant, au risque de lui interdire tout accès à sa créativité et à sa force de résilience, en l’enfermant pour longtemps dans son rôle de victime ? Faut-il revenir aux temps archaïques et sermonner le méchant enfant qui fait tant de peine à papa et maman en n’arrivant pas à apprendre à lire ou en faisant pipi au lit ?

Chez l’enfant qu’elle écrase, la culpabilité est la plaie saignante de l’innocence. Elle est le coût de son impuissance. Chez le parent, cette même culpabilité devient aussi le prix à payer pour rester immobile. Elle évite la mise en œuvre du changement relationnel familial et maintient un statu quo aussi sécurisant que la gifle quotidienne de la mère, ou que la visite nocturne du père incestueux dans la chambre de l’enfant. Quant à la société coupable, elle n'aborde pas les problèmes, les tais dans les tribunaux, les occulte des livres d'histoire.
Une des fonctions de la culpabilité, un des rôles fondamental du bouc émissaire, est le maintien des rituels, et par là même le maintien de la pérennité du système.
Tel le paria de la société indienne, l’enfant émissaire s’occupe des poubelles de la famille, parce qu’il en est lui-même la décharge émotionnelle. Il subit de la même façon les limites de la culture et de la communauté dans lesquelles baignent sa famille. Que chacun fasse son propre compost, c’est une manière de ne plus avoir besoin de bouc émissaire. Pour soutenir cette autonomie, le psychothérapeute choisira la méthode qui le rend compétent. Peu importe laquelle. L’enfant émissaire porte aussi les aspirations, les espérances, le non réalisé du parent, ce qui peut être une source de souffrance et d’enfermement, autant que leurs blessures. Mais c’est la règle du jeu de la filiation : le mot « parent » veut dire « celui qui donne », et pas « celui qui donne uniquement les bonnes choses » !

L’enfant est nourri de toutes ces influences, familiales et sociales, dont la thérapie et les autres supports de résilience font partie. Plus ils seront nombreux, plus il pourra développer son expression créative, faire la part des choses, et laisser tomber les masques.

La société idéale est une utopie. La famille parfaite n’existe pas. L’objectif est que ce ne soit pas toujours le même qui exprime une douleur, un problème, un symptôme dans le sens du signal fort et porteur d’un message en direction de l’autre. Clairement identifiés par chaque membre de la famille, les symptômes peuvent devenir un jeu, une fête, le grand Carnaval des fous, et non plus une souffrance. Ils expriment alors une différence protectrice : c’est la tante Agathe qui met de l’eau gazeuse dans son grand cru, c’est le cousin Joël qui est obsédé par les trains électriques.
Ils peuvent enfin se révéler créatifs, s’exprimer dans un métier, dans un art.
Ainsi chacun devient son propre émissaire, son propre porteur de symptômes, son propre chargé de la mission secrète de son accomplissement.

Je participe au projet d’un ouvrage collectif sur le thème du “Bouc Emissaire”, initié par Eric Verdier et Geneviève Alline-Lacoste, dans le cadre du Pôle "discriminations, violence, santé" sous l'égide de la LFSM, la Ligue Française pour la Santé Mentale, lfsm.org 
Ce thème est d’une poignante actualité, à de multiples niveaux, que l’on parle de Charlie ou de la loi sur le harcèlement scolaire. Je vous tiendrai donc au courant de la parution de cet ouvrage dont j’apprécie particulièrement l’intention interdisciplinaire.
L’article de mon blog " Le Carnaval des symptômes " fait partie de ceux que j'ai proposé pour cet ouvrage. Un autre ayant été choisi, j’utilise ce travail pour nourrir une réflexion sur la thérapie familiale et sur le sens du symptôme.
Un autre article suivra la semaine prochaine, “Tableaux de familles”.
Le Carnaval des symptômes

Commenter cet article

ROSANE PADER 20/02/2015 08:12

Merci Marie-José pour ce thème si fort. Je me permets de l'utiliser comme support dans mon prochain groupe de paroles des familiers de personnes alcooliques au sein de l'AREA à Toulouse qui permettra d'éclairer les parents qui y participent. Je mentionnerai bien entendu ton blog.
Encore merci de nous encourager ainsi à une réflexion plus personnelle et pertinente;
ROSANE

Marie-José Sibille 20/02/2015 09:10

Tu peux peut-être en profiter pour donner les coordonnées pour les personnes intéressées par ce travail? C'est tellement important de soutenir ces familles.

Béa 12/02/2015 19:48

Encore un joli billet qui fait se sentir moins coupable, comme parent imparfait

magueres cathy 11/02/2015 07:38

Merci

Marie-José Sibille 11/02/2015 08:00

Je serai heureuse si vous étiez plus précisé sur ce qui vous touche? Si vous le voulez bien sûr. Belle journée.

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