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UNE PSY ... CAUSE

UNE PSY ... CAUSE

Un regard intime (et féminin!) sur la société, la famille, la personne ... et les psychothérapies!


Attachement et Résilience: des liens qui malmènent aux liens qui font du bien

Publié par Marie-José Sibille sur 8 Janvier 2014, 11:51am

Catégories : #La psychothérapie - de quoi ça parle

Une société insécure et traumatisée ?

« Dans le train. Trois stations avant l’arrivée, une grand-mère est déjà debout avec ses bagages; elle est accompagnée de ses deux petits-fils, de huit et dix ans à peu près, qui lui donnent des conseils. Le plus petit a une console électronique qu’il ne quitte ni des yeux, ni des doigts. Le plus grand a un portable, dans lequel il donne ses instructions aux personnes qui les attendent à la gare et à sa grand-mère. Cela pourrait être amusant, un jeu partagé, mais ça ne l’est pas, question d’ambiance. J’ai l’impression d’assister à l’amerissage de la navette spatiale ! Avec un commandant de bord de 10 ans psychorigide et peu porté sur le management participatif.

Dans le train, toujours : un homme ayant l’apparence d’un ingénieur, plongé dans ses réflexions. Soudain il plonge sa main dans la poche de sa veste, en retire son portable, trifouille un moment, le remet dans sa poche, l’air absent ; quelques minutes après, même chose ; et puis encore, et encore ; le cycle se reproduit pendant tout le trajet au point que je dois changer de place pour ne pas être contaminée par son anxiété.

Dans un restaurant, une jeune femme téléphone et mange en même temps. Elle a son portable collé à la bouche, et je finis par avoir l’impression qu’elle mange le portable et fait sortir la nourriture de sa bouche.

Sur un pont à Paris, la nuit. Un homme de mon âge arrive vers moi en gesticulant dans tous les sens et en hurlant des obscénités. J’ai peur. Un malade ? Un homme qui a bu ? Un violeur potentiel ? Non. Un homme qui téléphone avec son kit mains libres. Il m’a dépassée sans même se rendre compte de mon existence.

Je me rappelle alors ces rêves que je faisais petite, où je me réveillais un matin pour me rendre compte que tous les êtres humains avaient disparu. Il ne restait que moi. Et des êtres bizarres, déguisés en humains, mais dont je savais qu’ils étaient des envahisseurs venus d’autres planètes.

Connaissez-vous la nomophobie ? C’est la peur excessive d’être séparé de son téléphone portable. Selon une étude commanditée en 2010 par un fabriquant de portables, les utilisateurs consulteraient leur smartphone 150 fois par jour, soit en moyenne toutes les 6 minutes et 30 secondes, au cours d'une journée de 16 heures.

Devant ces nouveaux comportements, nous avons besoin de nous interroger différemment, à travers de nouveaux modèles. La relation que nous entretenons avec les objets de communication à distance que notre époque produit en masse nous parle d’une problématique du lien, et d’une insécurité chronique. Celle-ci va de pair avec un sentiment de solitude croissant, et un temps quotidien de plus en plus contraint, pris par les obligations sociales et l’entretien de la société de consommation : nourrir la bête économique prend beaucoup de notre énergie vitale et de notre temps. Et cela au détriment des relations de proximité, à commencer par les relations familiales, et de la créativité.

Le lien distant prend le pas sur le lien de proximité, qui devient souvent support de conflit et de violence, comme si le corps ne pouvait plus être admis dans la relation autrement que par la violence ou la sexualité ; comme si les liens virtuels étaient tellement moins fatigants, qu’ils sont les seuls que nous pouvons supporter dans notre quotidien saturé.

Nous ne sommes pas tout puissants, et le temps passé ici, ne peut définitivement pas être passé là.

Ces dérives d’un nouvel état d’être ensemble n’empêchent pas leur apport considérable bien sûr. Ces nouveaux modes de communication sont une évolution sociale, une manière de créer des liens distants, et d’ouvrir notre conscience à la diversité humaine. Ce sont ces nouveaux moyens de communication qui me permettent de tenir un blog depuis le fin fond de ma campagne, blog qui sera lu par des personnes de tous les coins de France. Ils ont permis l’émancipation de beaucoup de gens et l’évolution de sociétés tyranniques et repliées sur elles-mêmes.

Par ailleurs, au risque évident de nourrir notre culpabilité, notre époque de médiatisation psychologique met également en avant l’importance du lien proche comme support de guérison, de soin, de croissance, de changement et d’évolution.

C’est la base même d’une psychothérapie intégrative centrée sur les liens d’attachement, qui se refléteront dans le lien thérapeutique.

Comment se sont créés nos liens importants, ou comment ils ne se sont pas créés, ou mal créés, autour d’une dynamique de souffrance ou de traumatisme, comment cela a-t-il marqué notre manière d’être au monde, c’est de cela que nous parle l’attachement. Ce qui la différencie de toutes les approches, nombreuses, qui parlent du lien et des relations, c’est son aspect fondamentalement organique et émotionnel. Nous y rattacherons la notion de résilience, c’est-à-dire la capacité que nous avons de nous réparer, voire même de nous transformer positivement après un trauma, une difficulté, un accident de vie, une perte ou une séparation.

Ces deux notions mettent l’accent sur la relation et sur l’évènement, c'est-à-dire un moment et un espace bien déterminés, un environnement donné, plutôt que sur la personne. Ainsi nous avons l’opportunité de moins stigmatiser les individus en ne transformant pas le trauma, événementiel, en une composante structurelle, ontologique.

Traumas simples, traumas complexes

Olivier parle de son trauma, la mort brutale de son père quand il avait sept ans : « Ce n’est pas une maladie, c’est comme une blessure, et plus exactement comme une amputation, comme si j’avais une jambe coupée ».

Les images organiques ont le mérite de replacer le trauma dans ce qu’il est : un accident de la vie. Il peut avoir des séquelles graves, mais il est aussi peu inhérent à la personne qui le subit qu’une mine antipersonnelle. Et l’on peut se demander ce qui n’a pas été mis en place dans la vie d’Olivier, pour qu’à cinquante ans passés, la douleur de l’amputation soit aussi vive que pendant l’été de ses sept ans. En effet, ce n’est pas tant la mort du père qui fait souffrance, que la manière dont d’autres liens, qui auraient dû soutenir Olivier, se sont rompus en même temps que celui qui l’attachait à son père. Ainsi en est-il du lien avec sa mère, celle-ci ayant sombré dans une dépression chronique qui l’a rendue absente, indisponible aux besoins de son fils. D’autre part, ce deuil familial a été rapidement suivi d’un déménagement, coupant encore plus Olivier de ses repères quotidiens. Une autre manière de vivre la même disparition aurait pu au contraire créer du lien : on voit cela dans les familles où certains membres se réconcilient autour du cercueil du défunt.

Cette approche qui associe le trauma à une blessure, et non à une maladie ou à un handicap constitutif de la personne, est plus difficile à accepter, y compris pour les victimes, quand nous sommes face à des traumas dits « complexes ». Nous les appelons complexes car ils se sont répétés pendant des années, comme certaines maltraitances, certaines négligences : des parents multicarencés écornent chaque jour l’estime de soi et la confiance dans le monde de leur enfant.

Savez-vous qu’en France certains enfants sont mis en pension dès la maternelle ?

Faut-il rappeler ce fait encore tabou : en France, pas dans un lointain pays en guerre, deux enfants par jour environ meurent sous les coups de leurs parents ? 100000 enfants sont maltraités, dont 20000 en danger ?

N’est-il pas urgent de voir ces faits, de les dire, mais surtout de les croire, c’est-à-dire de les intégrer dans notre conscience émotionnelle et organique, de changer nos comportements ? N’est-il pas urgent dans la mesure de nos limites professionnelles et intimes de travailler sur ces déficits de compétences parentales minimales, ces déficits d’attachement qui ont des conséquences si graves sur notre vie ensemble ?

Ce sont ces maltraitances répétées qui provoquent les troubles les plus importants dans la construction de l’identité de la personne, ainsi que le recours à la violence contre soi ou contre les autres comme moyen d’abord de survie, puis d’expression.

Mais ce sont aussi des blessures, donc réparables, même si, à l’âge adulte, ils nous paraissent consubstantiels de la personne au point de ne plus pouvoir différencier la cause et les effets. Ils déforment parfois notre possible empathie, aveuglent notre possibilité de voir plus loin que le symptôme. Comme les « gueules cassées » de la Grande Guerre, leur visage, ce qu’ils montrent d’eux-mêmes, a été détruit, et ce visage nous effraie.

Les traumas complexes sont aussi les blessures dont on ignore l’origine : les fantômes, les secrets de famille qui sont à la fois trop proches pour ne pas avoir de conséquence sur la génération d’aujourd’hui, et trop lointains pour que nous puissions trouver facilement la clé du placard où ils sont rangés. Ceux qui savent où est cette clé sont morts, ou rendus muets par un trop grand âge vécu comme une prison. Ils ont pris l’habitude de se taire, ils confondent au quotidien loyauté et identification, et n’osent pas remettre en question les figures d’autorité qui ont étouffé leur parole dans l’oeuf ; ou alors ils ont eux-mêmes emmuré leur secret grâce au déni, et n’y ont plus accès, tant la souffrance serait grande de contacter les émotions réprimées.

Que dire alors des traumas qui touchent à l’origine de notre être au monde, comme l’abandon ?

Ils peuvent être simples, dans le sens d’un événement unique et clairement identifié, même si il est très douloureux. Pour cela il faut que l’abandon ait lieu dans des circonstances suffisamment bonnes : clarté, conscience des parents, la plupart du temps de la mère, voire réel attachement de celle-ci à son bébé au moment de le « confier à l’adoption » pour employer l’expression consacrée ; prise en charge rapide, et adoption rapide, pour que les traumas de la vie en institution ne s’ajoutent pas au trauma initial. Ainsi, l’adoption bien menée et bien accompagnée est à l’heure actuelle l’offre de résilience la plus positive et efficace pour nombre d’enfants abandonnés ou maltraités gravement dans leur famille d’origine.

Cet abandon initial sera par contre inclus dans une dynamique de traumatisme complexe si les séparations se multiplient à travers les changements de lieux d’accueil, si des maltraitances primaires et secondaires s’y ajoutent, ainsi que les carences de tous ordres.

Ainsi, grâce à cette nouvelle manière d’approcher le réel que constituent l’attachement et la résilience, nous donnons sa dimension la plus réelle possible à l’accident de vie, ponctuel ou répété, unique ou multiple, subi par la personne, et le risque est moindre de confondre le trauma et la personne. Et cela même si la personne traumatisée se ressent comme monstrueuse, portant son traumatisme comme un terrifiant masque de carnaval.

Dans l’accompagnement des familles, nous stigmatiserons moins en tant que professionnel, soit l’enfant, soit les parents. Nous offrons un espace pour que la famille recrée du lien : les émotions se partagent, les paroles s’échangent, les corps se rapprochent et se rencontrent.

L’attachement : de la dépendance au lien.

Avec vos trois kilos bien pesés, vous venez d’atterrir sur un nouveau monde : la Terre ; votre survie dépend de cette montagne de chair chaude et moelleuse que vous apprendrez bientôt à appeler maman. Dans ces moments premiers, tout micro évènement prend valeur de cataclysme. Pour manifester vos besoins et vos peurs : le cri, les pleurs, la rage sont vos seuls instruments de communication. Heureusement, maman est là. Elle sait décrypter votre langage; elle sait quand vous avez faim ou soif, quand vous êtes fatigué ou quand vous avez besoin de bouger. Elle ne répond pas systématiquement de la même façon, par exemple en vous fourrant une tétine dans la bouche au moindre mouvement de votre part. Vous pouvez compter sur cet être sensible, programmé pour répondre à vos besoins et vous aider à grandir. Elle sait que vos coups de pied, vos morsures, ne sont pas de l’agression, mais un besoin de sentir le monde qui vous entoure, de contacter des limites. Alors elle ne vous donne pas une gifle quand vous lui donnez un grand coup de pied, elle ne vous mord pas quand vous la mordez, sous prétexte de vous éduquer et de montrer comment ça fait. Elle ne hurle pas sur vous en vous traitant de tous les noms. Non. Elle vous prend dans ses bras et vous chante une berceuse. Vous vous sentez rassuré, contenu. Vos petites jambes et vos petites dents se calment : petit à petit vous avez moins besoin de mordre et de donner des coups de pied. Et puis à côté de maman il y a un être un peu différent, plus grand, qui vous impressionne beaucoup, que vous apprendrez, je vous le souhaite, à appeler Papa. Il est toujours là pour soutenir maman quand elle est fatiguée. Il ne part pas au fond de la pièce s’écrouler devant un truc bizarre qui fait de la lumière et du bruit, il ne téléphone pas à huit heures du soir pour dire qu’il est encore retenu par un f…. client. Il est là, et vous sentez comme c’est important pour maman qu’il soit là ; comment elle peut s’appuyer sur lui pour vous aider à grandir jusqu’à ce que lui aussi mette la main à la pâte. Peut-être d’ailleurs s’y met-il dès le début, un peu plus maladroit au début, un peu plus dégoûté que maman par tout ce qui sort de votre corps, mais bientôt tout aussi efficace, ce qui permet à maman de sortir, de travailler, de s’amuser et de revenir pleine de force pour s’occuper de vous à son tour.

Et puis il y a ces moments où vous communiez tous les trois en partageant les mêmes émotions, ces moments magiques qui vous apprennent petit à petit l’empathie, qui vous disent que l’existence de l’autre est d’abord source de joie. Le temps passant vous savez que vous pouvez vous amuser tout seul avec les jouets que maman et papa ont préparés pour vous. Ils sont à côté. Les bons liens que vous avez créés ensemble sont inscrits dans votre cerveau, dans votre cœur, dans votre chair.

Si vous avez besoin, ils viendront.

Et un jour vous n’aurez plus besoin, vous serez devenu capable. Vous serez devenu vous-mêmes. Mais ils seront toujours là, morts ou vivants, en retrait mais disponibles à l’intérieur de vous, à travers l’amour suffisamment sécurisant qu’ils vous ont donné, comme un poêle à bois que vous pouvez allumer en cas de besoin. Et vous pourrez alors à votre tour élever des enfants.

De quelles manières le bébé se relie-t-il à sa mère, entendons par mère la ou les personnes qui s’occupent précocement de lui ?

Puise-t-il dans ces relations suffisamment de sécurité pour rendre le monde habitable et accueillant ?

Et comment s’est passé l’avant de la naissance, cette période fondamentale dont nous retrouvons toute notre vie des traces organiques et émotionnelles.

Une femme peut vivre positivement l’état de grossesse, et transmettre ce vécu positif à son bébé « intra-muros » et par contre ne plus vouloir, ou ne plus pouvoir, s’en occuper après la naissance, ou encore quand le bébé se met à marcher, ou à parler, ou à aller à l’école et rencontrer des « autres ». Il y a donc ces jours, ces semaines, ces années peut-être, qui impactent le corps et le cœur de l’enfant, selon l’affection et les soins qu’il reçoit pendant ces moments-là. Ce vécu essentiellement organique reste un mystère pour la plupart d’entre nous, mais nous pourrons nous raconter des histoires sur la manière dont cela s’est passé.

Autant d’histoires que nos enfants s’en raconteront aussi. C’est à cela que servent les mythes et les légendes.

Dans cet après de la Naissance, dans ce temps d’accueil sur la terre, et dans les mois et les années qui suivent, que se passe-t-il dans les nombreux cas où cela ne se passe pas comme je l’ai imagé ci-dessus ? Soit parce que les parents ne peuvent pas développer les compétences minimales nécessaires, soit parce que les ruptures et les séparations se succèdent dans la vie du nourrisson ?

C’est ce dont nous parle l’attachement. Si ce réseau relationnel précoce, ces nourritures affectives comme les appelle Boris Cyrulnik, se mettent en place de manière suffisamment stables et positives pendant la période de totale dépendance que constitue la petite enfance, alors l’enfant pourra intérioriser une sécurité profonde comme base de son développement, une base de sécurité ontologique. Que veut dire suffisamment stable et positive ? La science et l’expérience clinique nous ouvrent de précieuses lucarnes de compréhension: l’enfant est mieux si la mère, le père, les personnes qui entourent l’enfant, et aussi l’environnement matériel dans une moindre mesure, montrent continuité et fiabilité dans la capacité à répondre de manière sensible et adaptée, aux différents besoins, aux différentes détresses exprimés par l’enfant. Ainsi l’enfant prendra petit à petit confiance dans sa capacité à relationner de manière positive. Ce n’est pas la toute puissance de l’enfant-roi, ou la violence de l’enfant maltraité ou oublié, mais la négociation positive avec le réel de l’enfant épanoui. Cette sécurité se construit de manière très concrète, et ne répond à aucune approche dogmatique sur la manière dont devrait être constituée une famille. Une femme et un homme, deux femmes, deux hommes, une femme ou un homme soutenus par un environnement qui fait tiers ? Peu importe si ces critères sont respectés.

Pouvoir s’attacher de manière suffisamment sécurisante est un besoin fondamental de l’enfant, une nourriture de base de l’individu, préalable à tout le reste. Nous savons maintenant comment notre cerveau se nourrit de son environnement, comment il intériorise pour sa croissance les stimuli et les liens qui nous entourent quand nous sommes le plus malléables.

Et quand je dis cerveau, ne comprenez pas « pensée », n’entendez pas « raison ». Le cerveau est un organe complexe, central, qui nous parle aussi bien de notre conscience organique, que de notre intelligence affective et relationnelle, que de notre mémoire, de notre imagination et de notre capacité à penser le monde. Au départ, il est le tout de la conscience organique de l’enfant, comme cela se voit dans les bonhommes têtards qu’ils dessinent.

L’adolescence est une période adéquate pour tester la solidité de la dynamique d’attachement d’un enfant. Elle peut être une période particulièrement délicate pour certaines familles, par la remise en jeu des problématiques de la toute petite enfance. Car l’adolescent cherche à se désidentifier de ses parents, parfois par le rejet, tout en testant la solidité du lien. M’aimeras-tu si je suis différent de toi, si j’ose me différencier ? N’est-ce pas la même chose que le premier cri du bébé qui sort du ventre de sa mère ?

Tous les passages nous répètent la même histoire de séparation et de lien, jusqu’à celui de la mort.

Chez l’adulte, un attachement suffisamment bon permet à la personne de savoir se séparer, et de savoir revenir, de savoir être en relation tout en sachant différencier et hiérarchiser ses liens, de ne pas avoir la même demande envers son patron et son père, sa femme et sa mère par exemple. Il lui permet aussi de pouvoir supporter une zone d’insécurité, voir d’aimer aller vers l’inconnu, sans pour autant se mettre systématiquement en danger.

Une personne présentant une dynamique d’attachement suffisamment bonne va avoir confiance en ses sensations tout en étant capable de se remettre en question dans la relation sans se sentir immédiatement menacé. Elle n’est donc pas obligée de mentir sans arrêt pour tenter de cacher ce qu’elle croit être. Elle va être capable de congruence, c’est-à-dire de relation harmonieuse entre ses pensées, ses émotions, ses paroles et ses comportements. Mais d’une congruence empathique : parce que après tout, les bébés tout puissants que sont restés les dictateurs et de trop nombreux hommes et femmes de pouvoir sont très congruents eux aussi, autant que l’avalanche qui vous tombe sur la tête et vous détruit. Le doute, la remise en question dans la relation, l’imperfection, la reflexivité, sont autant de qualités positives dans cette congruence empathique.

Cette personne pourra passer de l’état de dépendance, où elle a pu compter sur son environnement, à la capacité de prendre soin des autres plus petits ou plus fragiles, sans les vampiriser, les dévorer, les maltraiter, les oublier, les manipuler, les utiliser à l’excès. Juste le minimum inhérent à l’humanité et à sa bienheureuse imperfection. C’est ce qu’il est convenu d’appeler maintenant la bientraitance[1]. Et ce sont les qualités indispensables du donneur de soin, qu’il soit parent, thérapeute, ou autre personne fortement impliquée dans la relation.

Si cette personne ayant intériorisé un attachement suffisamment sécure se sent dépassée par une situation, et cela est bien sur valable pour l’enfant, elle sera capable de le signaler et de trouver une personne ressource pour l’aider. Au contraire, l’enfant puis l’adulte insécurisé par ces premiers liens pourra passer de la sidération à la rage, pourra être violent ou s’autodétruire face à une situation imprévue ressentie comme menaçante. Face à une agression, face à un traumatisme, il n’exprimera pas son besoin de soutien, tant il a appris que l’environnement n’offre pas de ressources.

Bien sûr cela n’est jamais définitif ni acquis, nous construisons ou déconstruisons chaque jour cette sécurité intérieure.

Voici par exemple comment détruire la sécurité d’un enfant, comment lui apprendre à ne plus demander de soutien, sans rien enlever à l’amour qu’il ressent pour ses parents :

« Mon père était tyrannique, nous dit Mathieu. Ma mère n’était pas heureuse avec lui. Elle a vécu en fusion avec moi jusqu’à l’âge de 4 ans, âge où mon petit frère handicapé est né. Mon père l’a rejeté. Ma mère s’en est occupée jour et nuit. J’ai donc vécu un sevrage affectif radical. Elle m’a dit plus tard qu’à partir de la naissance de mon frère elle n’a plus pensé à moi. Une nuit, j’avais cinq ans, ma mère est venue dormir avec moi et je l’ai entendue pleurer. J’ai eu peur qu’elle disparaisse, qu’il lui arrive quelque chose de grave. J’ai été tellement angoissé que pour me ressaisir je me suis dit : « je vais te sauver maman ». Jusqu’à 6 ans, il y avait quand même des liens avec mon père. Mais un jour à 6 ans, à table, mon père insulta ma mère comme ça lui arrivait régulièrement. Ma colère est sortie d’un coup : j’ai tiré la langue à mon père en le regardant droit dans les yeux. Mon père m’a donné une gifle sans mot dire. Je n’ai pas bronché, j’ai ravalé ma colère et j’ai mangé mon repas tête baissée. J’ai vécu un effondrement. Je savais que j’avais trahi mon père. C’était donc de ma faute. J’ai ressenti comme un piège qui se refermait sur moi. A partir de là, mon père ne m’a plus jamais manifesté d’affection. Moi aussi je l’évitais, quelque chose s’était rompu entre nous. Je me suis dit : « puisque c’est comme ça je ne me mettrai plus jamais en colère ». J’ai aussi ressenti un malaise par rapport à ma mère : elle avait assisté, debout, à toute la scène et n’avait pas bougé. Elle a continué à servir le repas. J’ai compris qu’elle était soumise à mon père et qu’elle avait consenti à mon sacrifice. Elle n’est jamais venue me consoler ou me parler. Je me suis sentie abandonné, avec un grand vide et une grande solitude. J’ai cru que j’avais perdu mes parents, que je n’étais pas assez aimable à leurs yeux. La même année, deux enfants m’ont agressé à l’école. Je suis allé chercher l’aide d’une dame de service : elle m’a aussitôt giflé en disant : « ça t’apprendra à répéter ». J’étais abasourdi, je n’ai rien compris. Mais je me suis dit : « puisque c’est comme ça, je ne demanderai plus jamais d’aide ».

Ce petit garçon avait enfin appris à se détacher, à ne plus compter sur les adultes, à être le seul capitaine de son navire à l’âge où il aurait dû rester moussaillon.

John Bolby, l’initiateur du travail sur l’attachement, identifia pendant la dernière guerre trois étapes dans le processus de deuil des milliers d’enfants séparés de leurs parents et institutionnalisés à cette époque : la protestation, le désespoir et enfin le détachement.

Le détachement n’est pas la fin positive d’un deuil en fin d’intégration, ou le détachement naturel d’un enfant qui grandit en autonomie, mais plutôt le début des troubles, l’enfant se coupant de son monde affectif pour pouvoir survivre en milieu hostile telles que pouvaient être les institutions à cette époque, telles qu’elles peuvent être encore dans l’institution ou le monde d’aujourd’hui, ou dans trop de familles.

Mary Ainsworth continua son travail à travers un protocole expérimental qui consistait à séparer des bébés de leur mère, et à observer leurs réactions au moment des retrouvailles. Elle pu ainsi identifier un attachement suffisamment bon, appelé attachement sécure, qui se manifeste par le fait que le bébé, naturellement triste au moment de la séparation, se précipite vers sa mère et exprime sa joie de la retrouver. Elle commença également à identifier certains styles d’attachement construits dans de l’insécurité relationnelle ou dans la rupture, avec des adaptations plutôt anxieuses ou plutôt évitantes de la part de l’enfant, ou encore ambivalentes, entre la recherche du contact et la fuite. Cette insécurité relationnelle pouvait produire dans certains cas, cela fut montré plus tard, une désorganisation du comportement, rendant la personne dangereuse pour elle ou pour son environnement. Elle fait aussi le lit des addictions, des dépressions graves et chroniques, des troubles de l’humeur et du comportement.

La compréhension de ces attachements insécures évolue tous les jours grâce à la clinique de la psychothérapie, autant dans les nuances apportées à leur description dans l’enfance que dans la compréhension de leurs conséquences chez l’adolescent puis chez l’adulte, la personne âgée, la personne en fin de vie.

Papa pique et maman coud : les liens qui lient sont aussi ceux qui libèrent.

Cette comptine enfantine montre une maman en train de créer du lien, et un papa propulsant vers l’autonomie à petits coups d’aiguillon. Bien sûr, maintenant comme avant d’ailleurs, certains parents peuvent inverser les rôles, voire jouer sur les deux tableaux en alternance. Cela est d’autant plus vrai dans les nouvelles formes familiales, familles recomposées, adoptantes, homoparentales, où la grossesse ne crée pas un lien organique exclusif entre la mère et l’enfant. Ces deux fonctions, quels que soient les aménagements parentaux autour d’elles, sont des piliers sur lesquels l’enfant va pouvoir affirmer son identité :

  • je suis en lien, avec une famille, avec des parents, avec des frères et sœurs, je suis utile et reconnu dans ce lien, j’ai une importance vitale pour mes parents,

et,

  • je suis capable, je peux faire des choses par moi-même, je suis libre, je peux choisir ma vie, je n’ai pas besoin de répondre toute ma vie aux attentes de mes parents pour pouvoir payer ma dette, cette dette que je partage avec tous les enfants du monde, la dette inhérente à l’enfance. Je m’acquitterai un jour de cette dette en devenant moi-même parent, quelle que soit la forme que prendra cette parentalité.

En résumé, je peux me désidentifier, vivre ma différence, sans perdre la force des liens essentiels.

Les besoins de l’enfant réclament des compétences parentales. L’attachement nous parle de ces besoins essentiels, mais il nous parle aussi de l’ensemble de la famille : l’attachement peut se voir comme une dynamique continue, à sécuriser et remanier tout au long de la vie, plutôt que comme un état d’être acquis une fois pour toutes dès le début de la vie. Tout ne se joue pas avant trois ans. Le témoignage ci-dessus nous montre à quel point certains parents peuvent, par exemple, donner de l’amour à leur bébé tant qu’ils peuvent voir en lui une simple projection d’eux-mêmes, et le détruire dès qu’il essaie de se différencier.

Mais il montre aussi, parmi tant d’autres, à quel point l’amour théorique ou supposé n’a rien à voir avec l’amour concret, réel.

Peut-être cette mère vous dirait-elle qu’elle aime sa fille, juste avant de la sacrifier à sa peur. Peut-être ce père vous dirait-il que sa fille est essentielle pour lui, juste avant de lui interdire l’accès à la parole.

Salomon[2] l’avait déjà compris dans son jugement, quand il donna le bébé que deux femmes se disputaient à la femme qui avait choisi de s’en séparer pour qu’il puisse vivre, plutôt qu’à celle qui acceptait de le couper en deux pour que chacune ait sa part ...

L’attachement n’est pas l’amour, c’est de l’amour concret, celui qui crée de la confiance car il s’inscrit dans la fiabilité.

Il est fréquent de confondre l’amour et l’attachement. Or ce sont deux notions distinctes. L’amour est très difficile à définir, il est intensément subjectif. Un homme violent peut frapper sa femme tous les jours et s’en dire amoureux fou. Qui sommes-nous pour prétendre le contraire ? Un père abandonne sa fille de cinq ans toute une nuit dans une voiture pour aller faire la fête et peut dire en toute sincérité qu’elle est la personne la plus importante de sa vie et qu’il l’adore. Qui serions-nous pour juger de cela ?

Par contre l’attachement est, dans une certaine mesure bien sûr, quantifiable et mesurable à travers la confiance que développe l’enfant, confiance en l’adulte, dans le monde, et en lui.

On ne peut pas juger de l'amour, mais de la qualité d’attachement oui.

Toujours dans le témoignage ci-dessus, si le petit garçon avait appris à faire confiance aux adultes, il aurait tout de suite parlé à ses parents de l’attitude insupportable de cette dame de service à l’école. Il n’aurait pas généralisé. Il se serait dit à sa manière : bon, voilà une exception, une personne non fiable ; à elle je ne ferai plus confiance, et si j’ai un problème, j’irai trouver la bonne personne pour m’aider. Ce petit garçon a décidé de ne plus faire confiance et de ne plus demander d’aide, car c’est ce qu’il avait déjà appris dans sa famille.

Certains enfants peuvent aussi décider, surtout si ils n’ont pas de fratrie, de rester dans la relation avec l’adulte maltraitant, de se coller à lui, et d’adhérer à tous ses désirs. Au quotidien, dans les relations humaines marquées par l’emprise et la soumission, par exemple dans le domaine de la formation, ou dans la vie professionnelle, et bien sûr dans le couple, nous allons toujours trouver quelque part la peur de l’abandon.

Il est plus facile de se séparer d’un parent bientraitant que d’un parent maltraitant, quel paradoxe !

La dernière remarque concernant ce témoignage concerne la violence venant des pairs. Largement sous-estimée en France, à part quand quelques histoires de bizutage extrême ou de harcèlement nous parviennent, elle est la plaie de nombreuses cours de récréation, et de nombreux groupes d’adultes. Là encore, un enfant insécurisé dans son attachement subira sans rien dire, là où l’enfant suffisamment « bien attaché » ira trouver les ressources pour l’aider, sans avoir peur de « rapporter » ou de trahir une loyauté artificielle.

Cette peur de rapporter, creuset de la honte, cette peur d’être désigné comme coupable alors que l’on est la victime, cette peur de ne plus appartenir, d’être rejeté du groupe parce que l’on est « monstrueux », empêchera les mêmes enfants devenus plus grands de porter plainte en cas d’agression ou de viol.

La sécurité de l’attachement est donc une ressource fondamentale.

En plus de ces ressources extérieures, l’enfant sécurisé dans son attachement sera aussi capable de trouver des ressources en lui-même, parce que, comme le Petit Poucet finalement, il a pu trouver dans son milieu familial les cailloux nécessaires pour ne pas se perdre, et quand les cailloux sont des miettes de pain dévorées par les oiseaux, il a la force de s’affirmer face aux autres, au groupe, à l’ogre.

La sécurité de l’attachement se verra, contrairement à l’amour supposé, à travers des comportements tout à fait observables tant individuellement que dans la relation.

L’attachement ne nous parle pas du lien tel qu’il est ressenti subjectivement, et même tel qu’il est parlé, mais de la qualité objective de ce lien, dans le concret, dans le quotidien, dans le réel.

L’attachement, une histoire de famille, une histoire de temps passé ensemble

Qui dit besoin d’attachement fiable d’un côté, dit capacité à prendre soin de l’autre côté : l’attachement va ainsi de pair avec la capacité des parents à donner les soins adéquats, ce que les anglais appellent le « caregiving » et qui est popularisé aujourd’hui sous le terme de « care ». Cette capacité, qui mobilise les qualités humaines les plus essentielles, comme l’empathie, l’intelligence relationnelle, l’intelligence et la maîtrise de soi, mais aussi la reflexivité et le retour sur soi-même, peut s’élargir aussi à la capacité de prendre soin les uns des autres qui se joue dans le couple, dans la fratrie, dans la famille, dans la société. Elle s’enracine bien sûr dans l’attachement construit par les adultes dans leur propre enfance.

Ces compétences demandent et permettent de développer une conscience relationnelle qui a peu à voir avec les diplômes, alors qu’elles sont pourtant à la base de tous les métiers de soin et d’aide, sans même parler de la psychothérapie. Comment une société, une éducation, une famille permet aux parents et aux adultes en général de développer ces compétences, ou au contraire de laisser s’installer des carences extrêmes sans pouvoir y faire face, c’est une question essentielle.

Le développement économique est loin d’être un critère suffisant. De nombreuses familles très démunies prennent grand soin de leurs enfants, ressentis comme une richesse, comme un refuge, comme un élément indispensable à la survie, alors que d’autres familles aisées voire riches, abandonnent leurs enfants à des institutions éducatives et au pouvoir de la carte bleue.

La modernité n’est pas non plus en cause. La prise en charge des enfants dans certaines formes traditionnelles de famille peut se révéler très profitable aux enfants, ou non.

Ni la richesse, ni la pauvreté, ni la tradition, ni la modernité, ni l’ignorance, ni l’instruction, ne suffisent à expliquer ce qui fait qu’un couple développera ou non une dynamique d’attachement profitable à ses enfants.

Ainsi, s’il s’agit bien d’une transmission culturelle et familiale, c’est une transmission complexe, non réductible à un facteur unique.

La théorie de l’attachement est née de la clinique du réel, dans une période de drame et de souffrance, et pas dans un laboratoire.

La relation d’attachement de l’enfant vers le parent se construit ainsi dans le temps, en fonction de la qualité des soins et de la fiabilité de ses parents. Les parents apprendront à différencier les besoins, dont ils sont responsables, du désir, dont l’enfant finalement devra être le seul porteur.

Le paradoxe avec lequel les parents doivent apprendre à jongler est subtil : leur enfant va être sécurisé par le « oui » inconditionnel à ses besoins, mais aussi par une limite ferme à ses désirs. Il s’agit ici d’un « non » structurant, favorisant l’apprentissage de la frustration et le report du désir, ou un « oui, mais » développant le dialogue et l’affirmation dans le conflit. Maman coud et papa pique, créer du lien, puis de la séparation, puis du lien, …. Tout cela contribue, bien après l’âge du nourrisson, à la construction de la dynamique individuelle d’attachement.

La construction d’une dynamique d’attachement va passer par différentes phases qui vont nourrir différentes zones, plus ou moins sécurisées, de notre cartographie intime, représentation imagée des différents territoires de notre cerveau, qui ne cesse de se développer et de grandir, ou s’atrophier, en fonction des réponses de l’environnement à ses appels et ses signaux : telle petite fille très aimée va vivre une séparation douloureuse avec ses parents, pour cause de maladie ; un papa aime sa fille mais n’ose pas lui dire qu’il la laisse une semaine chez sa grand-mère ; un petit garçon sent que sa mère souffre de le laisser à l’école et peut croire qu’il est responsable de cette souffrance.

Toutes ces situations, ponctuelles, relient, écornent, modifient, notre dynamique d’attachement.

Comme dans le témoignage de Mathieu, l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur peut provoquer un sevrage brutal qui met à mal toute la sécurité acquise auparavant. Mais Mathieu aurait pu avoir une grande sœur qui prenne une place nouvelle dans sa vie, ou un ami intime, ou un petit frère qu’il aurait eu besoin de protéger, et cela aurait encore changé la donne. Il aurait aussi pu, et peut-être l’a-t-il fait, développer des ressources propres, créatrices, issues de son imaginaire, nourri par la lecture ou par la nature par exemple. Tout est possible.

L’attachement est avant tout une affaire de famille, car tous les membres de la famille, la mère, les parents, la fratrie, les grand-parents, et même dans certains cas la famille élargie, participent plus ou moins à la création d’une dynamique d’attachement sécurisante, de cette seconde peau plus ou moins confortable et protectrice qui nous accompagnera le long de notre vie.

En Afrique essentiellement, le kwashiorkor, « l’enfant rouge », est un syndrome de sevrage protéinique brutal entre 2 et 5 ans qui met l’enfant en danger de mort. Il intervient car les mères accumulent les grossesses successives, 8, 10, 12 enfants et ne peuvent bien entendu pas nourrir deux enfants à la fois surtout dans leur propre situation sociale. Cet enfant aura pu vivre depuis la naissance une fusion idyllique avec sa mère, telle que l’on peut la voir dans les reportages sur les mères africaines et leur premier ou deuxième bébé, quand elles sont encore jeunes et encore pour peu de temps en forme. Que va-t-il ressentir suite à un sevrage aussi brutal ? Nous trouvons cela aussi dans beaucoup de situations d’adoption d’enfants entre deux et cinq ans, dans des pays comme l’Afrique, ou les premiers contacts avec la mère sont la plupart du temps très positifs.

L’attachement se joue donc aussi dans le temps, sur des années de quotidien partagé, tissé ensemble.

Si nous faisons la liste des traumatismes possibles des enfants, nous pourrions avoir parfois envie de baisser les bras. Notre enfant a peut-être vécu certaines de ces situations, et il est intéressant de les conscientiser en famille et de les « repriser » : rupture plus ou moins violente et traumatique du premier lien fondamental d’attachement, pour peu que la naissance ait été difficile, par césarienne, prématurée ou que notre enfant ait vécu l’abandon avant d’être adopté ; déménagements plus ou moins à répétition comme dans les familles de militaires, hospitalisations, problèmes de santé plus ou moins importants qui créent de l’insécurité déjà au niveau de la survie organique, et parfois du rejet de la part des autres ; maltraitances dans les lieux d’accueil, assistantes maternelles, école, crèche, hôpitaux ; séparations mal vécues ou mal parlées, même courtes vues d’un point de vue d’adulte : départ du couple de parents pendant un mois, séjour chez les grands-parents non préparé, …..

Si la pelote de laine reste une si bonne image de l’attachement, de ses ruptures et de sa résilience possible, c’est que nous pouvons facilement imaginer les mailles sautées, les fils enchevêtrés, les rangs à détricoter, les couleurs à marier. Mais, surtout, le fil à tenir, à ne pas lâcher.

Le nombre et la dureté des traumas subits ne sont pas forcément en lien linéaire, nous le verrons en observant les capacités de résilience, avec l’évolution de l’enfant. Cette résilience fera que ces traumas pourront se corréler aussi bien avec plus de dons, de créativité et d’empathie, que vers plus de carences, de violences et de troubles relationnels.

Nous devrons apprendre ensemble à ne pas transformer les traumas initiaux en prédictions « auto-réalisatrices ». Dans toutes les familles, il est difficile d’échapper à la prédestination induite par la force même de la famille, comme nous le montre la Psychogénéalogie.

Ne transformons pas les traumas de nos enfants en « ancêtres » indétrônables auxquels ils devront rester loyaux toute leur vie !

Et pour cela, il n’est pas inutile de se tourner vers nous comme parents, ne serait-ce que pour laisser un peu plus d’espace à l’enfant pour grandir.

Si je me sens coupable dans les responsabilités que j’ai prises en tant que parent, c’est souvent que l’on m’a chargé de responsabilités déplacées lorsque j’étais enfant, et que j’ai peur de la réaction de mes juges intériorisés, mes parents, si je n’y arrive pas. Se dégager de ce poids fait partie du travail en psychothérapie ; se dégager de ce fardeau rend beaucoup plus disponible pour répondre aux besoins quotidiens de nos enfants.

La grossesse et la maternité, deux expériences différentes

Un certain nombre de mères ont une réelle difficulté avec le maternage primaire ; soit qu’elles ne fassent pas confiance à leurs compétences maternelles, soit qu’elles aient développé un faux self défensif fortement masculinisé, en réaction à des relations familiales et/ou de couple difficiles, qui leur font voir comme une régression, ou comme un danger, le contact intime avec leur enfant. Si de plus ces mères sont seules, elles n’auront pas la possibilité de compter sur le soutien potentiel du père pour les aider à franchir ces limites.

Léonie s’interroge sur le besoin de son fils. A six ans, il n’arrive pas à s’endormir seul le soir et la réclame. Je la rassure déjà sur le fait que son fils continue à exprimer son besoin, ce qui signifie qu’il n’a pas perdu confiance dans la relation. En thérapie de groupe, lors d’un exercice mettant en jeu le contact physique mère-bébé elle se rend compte qu’elle ne supporte aucune des places. Elle se souvient d’une mère brutale, qui la rudoyait sans cesse. Elle se souvient en particulier de ses mains qui l’attrapaient et la serraient trop fort à la moindre occasion, « comme des serres d’oiseau de proie » dit-elle. Léonie est petite, très mince et ne présente aucune des rondeurs que l’on associe culturellement à la maternité. Sa voix est fragile et sèche comme une brindille qui se brise. Le contact avec l’homme lui est également très douloureux, au point qu’elle préfère rester seule.

Le travail thérapeutique consistera dans ce cas à réconcilier Léonie avec son corps et avec le toucher, tout en mettant en place un contact physique satisfaisant avec son fils. Satisfaisant signifiant : satisfaisant pour son besoin à lui, mais n’exigeant pas trop de sacrifice de la part de sa mère ; il s’agira donc d’un accordage dans la douceur et le respect des besoins de l’un et des limites de l’autre.

Peut-être son fils devra-t-il sacrifier un peu de son exigence, et sa mère un peu de son confort pour aller vers une zone plus insécurisante. Mais ils pourront se rencontrer dans ce « un peu » de chaque côté.

Le « coup de foudre » n’existe pas toujours entre une mère et son enfant, qu’elle soit biologique ou d’adoption. Le fait qu’il ait lieu n’est pas une certitude que l’attachement se construise sereinement dans le temps. S’il n’a pas lieu, aucune certitude que l’attachement ne se mette pas en place dans l’apprivoisement du quotidien partagé.

Pour les mères qui ont des difficultés avec le maternage primaire, pour les pères qui ont besoin de sentir ce qui se joue organiquement et émotionnellement dans ces premiers âges certains films actuels, même si ils présentent une vision quelque peu idyllique du maternage, comme « Le premier cri », « Bébés du monde », « Bébés », peuvent être de bons supports, de bonnes histoires à raconter. C’est une forme comme une autre de transmission du maternage, adaptée à notre époque. Il est d’ailleurs intéressant de voir qu’il en sort un tous les deux ans depuis le début du nouveau millénaire : avons-nous besoin de réapprendre la maternité ? De nous enraciner dans cette réalité qui résistera, je l’espère, malgré les tentatives de trop de professeurs Foldingue, à tous les délires de la science et du temps qui passe ?

Soutenir la mère, soutenir les parents

Le baby-blues correspond à une « descente » émotionnelle et hormonale suite au vécu très fort de la naissance, on le trouve à l’identique dans l’adoption. Il ne faut pas le confondre, même si il est pénible à traverser, avec les dépressions profondes qui peuvent guetter les parents, et en particulier la mère, après la naissance. Ces dépressions ne sont elles-mêmes pas à confondre avec ce que je nomme, dans toutes les familles, le « burn-out familial », qui correspond à un épuisement émotionnel, vital et physique des parents soumis aux pressions excessives d’une vie de famille complexe, à concilier souvent avec une vie professionnelle et sociale tout aussi complexe.

Quand l’attachement peine à se faire, le travail sur le lien est indispensable en psychothérapie, et il existe des dispositifs cliniques pour cela. Mais parfois, le fait pour les parents de pouvoir exprimer leurs émotions interdites : peur, colère, sentiment d’incompétence, voire même des sentiments plus honteux comme le rejet ou le mépris de leur enfant, cette expression suffit à libérer de l’espace pour un nouvel attachement.

Parfois aussi l’attachement se fait de manière distante : il y a un « petit chouchou » et l’autre que l’on préfère aimer de loin, l’un qui est mis à la garderie, l’autre que l’on garde trop longtemps à la maison. Ou encore il y a ces familles ou les parents valorisent toujours les cousins ou les enfants des amis plutôt que leurs propres enfants, au risque de faire penser à l’enfant qu’il ne comble pas ses parents. Ils lui font alors ressentir un profond sentiment d’indignité et d’incompétence, car l’enfant sait que son travail essentiel, tant qu’il est petit, est de combler le besoin de descendance de ses parents, de leur permettre de payer leur dette à la vie.

Dans ces situation où l’attachement, pour un nombre infini de raisons, ne se met pas en place de façon suffisamment bonne, les parents s’appuient souvent sur le social, à travers les garderies, les pensions, les colonies de vacances, les institutions, pour faire tenir le lien jusqu’à la majorité sans trop de culpabilité. Et parfois ils prennent la décision de suivre une psychothérapie, familiale ou individuelle, en espérant y trouver les ressources pour améliorer ces dynamiques.

L’attachement : le corps du lien

Le lien d’attachement est plus important que le lien de sang et ne lui est pas forcément corrélé. Regardons par exemple ces enfants élevés essentiellement par des nounous, bien qu’ayant leurs parents. Très souvent la figure d’attachement primordiale sera dans ce cas la nounou, le parent biologique étant perçu comme une autorité distante. Cela est très bien montré dans le dessin animé « Azur et Asmar » où l’on voit à quel point l’amour partagé avec la nourrice prend le pas sur toute considération de sang et de race, au point qu’Azur se reconnaisse comme le fils de sa nourrice, et le frère d’Asmar, le fils biologique de celle-ci. On y voit même comment le père biologique devient un obstacle à l’évolution d’Azur, à quel point le lien entre le père et le fils est distendu, distant, comparé au lien que celui-ci entretient avec sa nourrice.

C’est ainsi que Christine ne comprend pas pourquoi elle ressent une telle tristesse alors même qu’au stade où en est arrivée sa thérapie, elle a l’impression d’avoir fait le tour et exprimé toutes les émotions difficiles liées à ses parents. Elle a l’impression de n’avoir jamais ressenti par rapport à eux un tel manque, une telle douleur. Enfin un jour, elle retrouve le souvenir de la mort de sa nounou quand elle était petite : mort qui lui avait été cachée, disparition inexplicable, adieux jamais faits. Et le lien se fait avec sa tristesse sans fond : ce jour là, elle avait perdu la personne à laquelle elle était le plus attachée, et elle ne savait même pas pourquoi.

Il y a aussi Roland qui ne se reconnaît pas comme français : il a passé toute sa petite enfance entouré de nounous africaines dont il a pris les postures et la manière d’être, tellement différente de celle qu’il trouve en France, qu’il ressent comme froide, distante. Roland traverse une profonde dépression, incompréhensible si l’on reste collé à sa famille, mais qui prend tout son sens quand on retrouve ces langages premiers, corporels et émotionnels, qui l’ont construit. Il va d’ailleurs retrouver des mots de ces nounous en séance et les prononcera par la suite avec bonheur, comme si il mangeait des bonbons.

Nous pouvons voir la théorie de l’attachement comme une théorie ancrée, non pas uniquement dans le corps biologique, mais dans le corps affectif, le corps chargé d’émotions et de vie, pour le différencier du corps souvent proche du cadavre présent sur les tables d’opération et de dissection. Cette idée d’attachement dépasse alors largement les quelques premières années de la vie pour se décliner tout au long de l’éducation, puis de la vie de couple et de la vie familiale de l’adulte, ainsi d’ailleurs que de sa vie amicale, professionnelle et sociale.

Dans ma pratique professionnelle de thérapeute psychocorporelle, j’anime régulièrement des groupes autour de la Naissance. Il s’agit pour chacun, non pas de revivre sa naissance, mais de recontacter les énergies premières, l’élan vital de notre arrivée dans le monde, et de réorganiser certains traumas qui ont pu se produire autour de ce moment.

Je suis chaque fois profondément touchée de voir à quel point le corps de l’adulte retrouve alors l’apparence, la limpidité de celui du nourrisson, en particulier au niveau du regard, mais aussi de la peau, et du sourire. Le corps se souvient quand le mental peine à suivre.

Le biologique est la racine de l’inné. L’organique profond, le corps affectif, est lié à l’acquis.

L’adoption internationale, un exemple étonnant de la force d’attachement de l’enfant

Dans l’expérience d’attachement « in vivo » que représentent les familles adoptantes à l’international, ces familles issues « de la diversité » pour reprendre l’expression actuelle, nous pouvons souvent assister à la force de ce corps affectif. Le biologique ne disparaît pas bien sûr pour autant. En dehors de l’ethnie, de la différence visible, il pourra également se manifester à travers les problèmes de santé, ou encore, justement, à travers des rapports au contact corporel différent. Mais l’impact de l’organique profond peut aller jusqu’à la transformation des corps dans l’adoption, du côté de la mère, des parents, comme du côté de l’enfant.

Bien sûr c’est un postulat non vérifiable de dire qu’ils auraient eu un physique différent si ils avaient été élevés ailleurs ! Mais l’on peut par exemple constater des mimiques, des postures, des sourires, qui signent l’appartenance à une même famille. Et pourquoi ne pas imaginer des adaptations physiques plus grandes encore ?

Comme on finit par se ressembler malgré tout !

« Quand tu penses que c’est moi qui les ai faits ! » me disait avec humour, mais aussi conviction, une mère adoptante en plein ravissement devant ses enfants.

Valérie a eu deux garçons biologiques, et une fille par adoption. Elle répond ainsi à la question que je lui pose, concernant les différences qu’elle a pu ressentir :

« Evidemment pour mes enfants biologiques il y a eu la grossesse, état qui me convient pleinement, que j’adore, puis l'accouchement avec douleur, bonheur et ce mélange si fort et unique à chaque fois.

Nathalie (ma fille par adoption), c'est comme si je l'avais portée pendant deux ans et demi sans jamais savoir quel en serait l'aboutissement ; je veux dire que pour un accouchement il y a des dates ...des délais ...des évolutions physiques fort ressenties et visibles ... sentir le bébé bouger ...voir son ventre s'arrondir...

Pour Nathalie rien de cela bien sur, et bien pourtant il me faut faire une pause, réfléchir pour ressentir que je ne l'ai pas mise au monde.

Je le sais mais je la sens mon enfant comme les garçons.

C'est viscéral, je le sens tout au fond de moi.

Quand on est enceinte on "projette" son enfant tout du moins on l'imagine avec telles ou telles ressemblances familiales et puis quand l'enfant naît c'est la découverte ...rien de prévu....Le grand mystère...Nathalie est née pour moi à quatre mois et demi plus grande que ses frères, plus mate et les yeux si noirs ...Ravissante, souriante, craintive ....Et la magie a eu lieu, je la sens "mienne" comme ses frères.

Nous n'avions pas vu de photos...personne ne nous l'avait décrite ... rien ...nous restions dans l'imaginaire de la même façon.

Maintenant cette belle jeune femme longue et fine me ressemble de part la silhouette et je dis parfois : c'est normal je suis sa mère !

Cela me vient spontanément.

Poser des mots sur les émotions, pas facile du tout, et sur les sensations c’est encore plus dur. »

Voilà, dans ce beau témoignage, comment se crée ce que j’appelle le « corps d’attachement », celui qui nous porte et nous sécurise « du berceau jusqu’à la tombe » pour reprendre la formule de J. Bowlby.

Pour les enfants à qui les adultes ont volé le temps de l’enfance, rien n’est joué, car ce corps d’attachement peut se construire très tard grâce à la résilience.

Il n’en reste pas moins que nous avons toujours trop tendance en temps que parents à minimiser les souffrances ressenties pas nos enfants, ou au contraire, à certains moments, à les dramatiser, à plonger et à nous noyer avec eux, car nous nous autorisons enfin à dire à travers eux nos propres souffrances. Le déni, puis la dramatisation, puis la banalisation sont des mécanismes de « digestion » des situations qui les rendent vivables, mais ne les transforment pas. Elles ressemblent aux trois étapes qu’avait identifiées J. Bowlby, la protestation, le désespoir, le détachement.

Il est vital, aujourd’hui, que les parents, les familles, les professionnels de l’enfance, les thérapeutes soient conscients de cet enjeu de l’attachement suffisament sécure. Il est vital que les familles soient soutenues. Il est essentiel que les professionnels chargés de l’accompagnement des familles, que les médecins, les psychothérapeutes, psychologues et psychopraticiens soient formés de l’intérieur à des comportements qui vont dans le sens d’un attachement sécure, et qu’ils ne soient pas simplement des « experts théoriques », coupés de leurs émotions et de leurs sensations qui ne feront alors que retraumatiser ou au minimum ne pas aider les personnes venues leur demander de l’aide.

Le développement de la bientraitance, de la capacité à prendre soin les uns des autres et de notre environnement, de notre maison, au lieu de se détruire est un enjeu majeur des dynamiques d’attachement à l’âge adulte. Et c’est l’enjeu essentiel de notre époque.

Alors ne laissons pas souffrir nos enfants, les enfants de l’Homme.

Et aidons les familles à devenir des lieux où l’on apprend que le monde peut être habitable.

Marie-José Sibille

Psychothérapeute

08/01/14

[1] A noter que ce mot n’existe que depuis l’an 2000 : un signe positif pour le futur, n’en doutons pas !

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Salomon_(Bible)

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